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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/659

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soufflait avec furie, et précipitait sur nous des tourbillons d’une poussière glacée. Sur cette neige, qui avait cinq à six pieds d’épaisseur, aucun chemin n’était tracé ; des ours seuls, ainsi que des loups, que nous aperçûmes au loin, y avaient laissé leurs empreintes. Notre caravane marchait péniblement, enfonçant à chaque pas, décrivant au bord des précipices un sentier mouvant qui se dérobait sous les pieds des chevaux, obligés de marcher les uns derrière les autres ; elle formait ainsi un long ruban noir dont les ondulations serpentaient au loin sur ces crêtes éblouissantes sous les rayons du soleil. À chaque instant, des mulets roulaient avec leurs charges dans les ravins. Les muletiers s’y laissaient descendre à leur suite pour les en tirer ; ils remontaient avec les plus grandes peines, ramenant les animaux qu’ils rechargeaient pour recommencer vingt pas plus loin. Les cavaliers devaient souvent mettre pied à terre pour réchauffer leurs membres engourdis, ou éviter des chutes que rendait imminentes le pas mal assuré de leurs montures.

Du haut du Zingâna, nous descendîmes dans une contrée moins difficile, mais que la neige couvrait aussi en grande abondance. De ce moment, nous étions voués à des neiges continuelles et à un froid qui ne varia guère que de quinze à vingt-cinq degrés. Nous atteignîmes ainsi la petite ville de Gumuch-Khânèh, dont le nom signifie maison d’argent, à cause des mines de ce métal qui se trouvent dans son voisinage. Cette ville est adossée à une montagne dont elle garnit la pente jusqu’au sommet d’une façon très pittoresque.

J’étais parti en avant avec un de nos camarades de voyage, pour aller préparer des logemens ; arrivés à Gumuch-Khânèb, nous nous présentâmes aussitôt chez le mutselim. Ce fonctionnaire avait été instruit de l’arrivée de l’ambassadeur de France [1] ; il avait dû aviser aux moyens de l’héberger, lui et toute sa suite. Trouvant les gens peu empressés et à moitié polis, nous montons sans hésiter chez leur maître. Nous voyons un petit homme court, mais très gros, à l’œil rond et stupide, enfoui dans une pelisse d’où se dégageait à peine une tête coiffée d’un énorme turban, et qu’on ne devinait guère qu’à la direction d’une longue pipe trahie par les nuages d’une épaisse fumée. Le mutselim donnait audience quand nous vînmes lui demander d’une manière assez cavalière ce qu’il avait fait pour recevoir l’elchi (ambassadeur). Mécontent de ce que nous avions souillé ses tapis avec nos bottes couvertes de neige, ou bien peut-être ignorant ce qu’il devait à des voyageurs munis de firmans impériaux, le mutselim nous reçut fort mal ; il grommelait entre ses dents et le bout d’ambre de son tchibouk des mots rapides dont nous ne comprenions pas le sens, mais qui

  1. Le voyage que nous racontons ici a été fait de compagnie avec la légation française envoyée, il y a peu d’années, à Téhéran.