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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/655

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des esclaves parfumées de rose versent le vin de Chio dans les coupes ; les poissons sont grillés, on met les lièvres à la broche, on pétrit les gâteaux de miel ; on tresse les couronnes ; les jeunes filles ont cueilli les plus beaux fruits. À table ! à table !

CLÉON.

Il faut obéir, la république l’ordonne.

POPULUS.

Où veux-tu aller, vilain avaricieux, toi qui n’as pas contribué pour ta part ?

CLÉON.

À table.

POPULUS.

Certes, si la république est sage, tu ne seras pas admis avant d’avoir apporté ta part.

CLÉON.

Par Apollon ! ce n’est pas moi qui serai en retard.

POPULUS.

Que dis-tu ?

CLÉON.

Je t’assure que d’autres paieront encore après moi.

POPULUS.

Et en attendant, tu vas te mettre à table ?

CLÉON.

Que faire ? Tout bon citoyen doit rendre à l’état les services qui dépendent de lui.

(Le repas est dressé sous un portique, des milliers de citoyens viennent y prendre part.)

POPULUS, après le repas.

Certes, le dîner était bon ; mais avec quoi dînerons-nous demain ? C’est le travail d’hier qui nous a nourris aujourd’hui ; personne ne travaillera plus, si la pauvreté n’est pas là pour l’éveiller. C’est la pauvreté qui nous dit : Lève-toi et travaille, sinon tu mourras de faim. Si la fortune se donne à tous également, qui voudra forger le fer, construire les vaisseaux, coudre les vêtemens, fabriquer le drap, le cuir, les tapis, et labourer la terre pour en tirer les dons de Cérès. Telle qu’une maîtresse vigilante, la pauvreté força l’artisan, par l’indigence et le besoin, à travailler pour gagner sa vie, et la société humaine naquit.

CLÉON.

Ce sont là des niaiseries. Tous les hommes ne fuient-ils pas la pauvreté ?

POPULUS.

Sans doute, parce qu’elle les rend meilleurs. Ils sont comme des enfans qui fuient leur père, qui ne veut que les corriger ; mais si tu t’en remets à la Providence pour ton dîner de demain, qu’as-tu donc dans ce grand panier ? (Il fouille le panier.) Par Jupiter ! mais c’est tout un garde-manger ! Que de viandes ! que de poissons ! quel énorme gâteau il s’était réservé, et il nous en laissait à peine quelques bouchées. Ah ! scélérat, tu me volais ! tu me trompais ! Je t’ai donné des couronnes, je t’ai chargé de présens ! (Il lui donne des coups de bâton.) Voilà ce que tu mérites ! (Il le chasse hors du théâtre et le poursuit.)