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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/648

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les dieux nous l’envoient ! (Entre le charcutier avec une file de boudins qui pend sur son épaule.) Salut au libérateur d’Athènes ! Voilà précisément l’homme qu’il nous faut, le sauveur de la république que nous cherchions

LE CHARCUTIER.

Qu’est-ce ? que me voulez-vous ?

DÉMOSTHÈNE.

Allons, mon ami, dépose d’abord ta hotte.

LE CHARCUTIER.

Eh bien ! soit… De quoi s’agit-il ?

DÉMOSTHÈNE.

Mortel fortuné ! ô toi qui aujourd’hui n’es rien et qui demain seras tout, ô souverain de notre glorieuse patrie ! ton jour est enfin venu ! Va au bain, bois, mange, reçois la haute paie de trois oboles, due par l’état à tout citoyen oisif.

LE CHARCUTIER.

Pourquoi vous moquer de moi ? Laissez-moi donc laver mes tripes et vendre mes saucisses [1].

DÉMOSTHÈNE.

Insensé ! il est bien question de saucisses et de travail ! Vois-tu ce peuple nombreux ? tu en seras le maître, et maître aussi du marché, des ports et de l’assemblée ! Tu mettras les riches à tes pieds, et leurs écus dans ta poche ! Tu destitueras les généraux, et tes maîtresses coucheront au Prytanée !

LE CHARCUTIER.

Bah ! comment deviendrais-je un personnage, moi ! pauvre vendeur de saucisses !

DÉMOSTHÈNE.

C’est pour cela même que tu deviendras grand : c’est le tour des misérables, vois-tu ! N’es-tu pas de la lie du peuple ? Paresseux, effronté, pourquoi n’arriverais-tu pas à tout ? Tiendrais-tu, par malheur, à des parens honnêtes et bien élevés ?

LE CHARCUTIER.

J’en atteste les dieux ! j’appartiens à la canaille.

DÉMOSTHÈNE.
  1. C’est le début de Valère et de Lucas avec Sganarelle dans le Médecin malgré lui.