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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/642

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la considérons, n’offre que des dangers et n’a jamais produit que des scandales.


III

La question politique ainsi vidée, nous demandons qu’on nous permette d’être moins net et rigoureux, à prendre les choses du côté littéraire. Si le champ était resté libre à la satire personnelle, à l’audacieuse moquerie, à la verve licencieuse même, l’esprit français eût pu faire de ce côté de nouvelles conquêtes ; il y a plusieurs régions dans l’empire de l’art, et il ne faut en fermer aucune par des répugnances et une délicatesse mal fondées. — « Délicatesse n’est que faiblesse, » a dit Nicole : chaque société politique a une littérature qui lui est propre ; — ne demandons point aux sociétés démocratiques cette fleur exquise, cette éloquence noble et grave, et ces chefs-d’œuvre du goût, où la passion qui brise les lois et se joue des dieux et des hommes obéit encore à la convenance ; les sociétés aristocratiques ont seules ce secret. Il y a là un public qui ne s’émeut que sous l’empire de certaines règles et qui rejette la vérité même, si elle est grossière : c’est moins une affaire de vertu que de finesse et de tact. Les époques démocratiques ou seulement révolutionnaires ont moins de scrupule et de retenue ; mais par là aussi elles ouvrent de nouvelles voies à l’imagination et saisissent vivement l’esprit. Les passions n’ont plus besoin de se dissimuler sous ces raffinemens qui leur ôtent souvent avec la crudité la saveur ; parlant à tout le monde, l’art parle de tout et peut gagner en énergie ce qu’il a perdu d’élévation et de dignité.

À ce point de vue, mais à celui-là seulement, à un point de vue exclusivement littéraire, on peut regretter qu’un homme de talent, recherchant par-delà Molière la verve hardie de Rabelais et de Montaigne,.M’ait pas montré au public français quelque chose de la gaieté et des hardiesses du vieil esprit gaulois. Plus loin encore, remontant à l’origine même de la poésie, il eût rencontré dans l’antiquité grecque un modèle que Racine n’a pas dédaigné d’imiter, et qui, malgré la licence, grossière et les bouffonneries dont s’enveloppe chez lui la raison, aurait pu donner des avertissemens utiles encore de nos jours, et châtier, à Paris comme à Athènes, les vices éternels de la démocratie.

Aristophane, car c’est à lui que remonte la comédie satirique que nous rappelons, c’est à lui que revient le dangereux honneur d’avoir le premier mis le théâtre au service des partis politiques, aurait ainsi conquis une popularité et, si je puis dire, une jeunesse contemporaine. Ses pièces, avec de légers changemens de costume, auraient pu avoir de notre temps un succès d’à-propos et d’allusion ; seulement le parterre aurait souri d’incrédulité quand on lui aurait dit que ces railleries sur