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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/640

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n’a pas écouté, mais elle a entendu ; le mal est fait, il est irréparable, et la pureté de l’ame reste à jamais ternie.

La caricature et le théâtre se prêtèrent donc une fatale assistance pour corrompre l’esprit des masses et y abolir tout vestige de respect. Souvent le théâtre empruntait ses types les plus fameux à la caricature, et celle-ci les reprenait quand leur renommée était faite. Robert Macaire, la satire la plus audacieuse d’un temps de démocratie, puisqu’elle s’attaque au temps lui-même et à tous, et ne ménage pas plus les petits que les grands, imbéciles qu’elle méprise ou fripons qu’elle châtie, Robert Macaire fut un type commun à la scène et à la caricature toutes deux l’exploitèrent long-temps. La société attaquée, insultée, vilipendée sous la figure d’un ignoble escroc, venait battre des mains à l’image des turpitudes qu’on lui reprochait. En perdant le respect d’elle-même, elle avait marqué son jour fatal. Ce fut le Mariage de Figaro du gouvernement de juillet.

La révolution de février ouvrit une carrière plus large encore à la licence. Sans que la loi de 1833 eût été formellement abolie, la censure disparut comme incompatible avec les institutions républicaines. Quelques théâtres se hâtèrent de spéculer sur les nouvelles passions des vainqueurs ; des voix forcenées chantèrent la Marseillaise sur la scène que Racine et Molière avaient illustrée dans le grand siècle. Le socialisme eut ses théâtres, comme il avait ses journaux et ses clubs. À leur tour aussi, après l’effroi et le silence des premiers jours, les vaincus trouvèrent sur d’autres scènes je ne sais quelle obscure consolation à prendre, à peu près en famille, leur revanche des vainqueurs de février. L’esprit d’opposition aidant, la réaction gagna vite du terrain. Le théâtre, complice de la révolution, se retourna vivement contre ceux dont il avait préparé le triomphe. C’est du théâtre que partit le signal de la résistance. Un vaudeville ! telle fut la première protestation de la France indignée contre ses vainqueurs de février. Le jour où deux cent mille hommes armés défilaient stupidement devant les dictateurs du gouvernement provisoire, on chantait assez timidement, sur un des petits théâtres de Paris, et l’on applaudissait avec quelque défiance de son voisin des couplets satiriques, triste vengeance d’une défaite sans combat. En sortant, on retrouvait l’émeute maîtresse du pavé ; elle plantait les arbres de la liberté, ou faisait illuminer sur son passage les façades des théâtres contre-révolutionnaires. Les étranges souverains de cette époque se montraient peu sensibles aux taquineries littéraires.

Les sanglantes journées de juin délivrèrent la France de cette tyrannie de carrefour. Le sentiment public put se manifester avec plus d’énergie. Il y eut cependant dans les théâtres la même anarchie que dans la cité ; on se jeta dans la politique ; on exploita les passions