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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/631

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a voulu donner une marque d’impartialité en permettant la représentation du rôle de Fréron dans l’Écossaise ; ce n’était pas réparer une faute, c’était en commettre deux. Si le public, par des acclamations et des ris immodérés, a montré le mépris qu’il faisait du faiseur de feuilles, tout en achetant ses drogues, il n’a fait que son rôle ; mais la police n’a pas fait le sien en permettant ce scandale. »

Rien de plus faible d’ailleurs, de moins digne de l’auteur, du succès qu’elle obtint et de la renommée qu’elle garde encore, que cette pièce de l’Écossaise. Fréron est un personnage purement épisodique : il n’est rattaché à l’intrigue que parce qu’il dénonce la présence à Londres de Lindane, fille d’un seigneur écossais, Monrose, compromis dans on ne sait quelle conjuration. Voici comment s’exprime Fréron dès la première scène :

« Que de nouvelles affligeantes ! des graces répandues sur plus de vingt personnes ! aucune sur moi ! Cent guinées de gratification à un bas officier, parce qu’il a fait son devoir : le beau mérite ! Une pension à l’inventeur d’une machine qui ne sert qu’à soulager des ouvriers ! une à un pilote ! des places à des gens de lettres ! et à moi, rien ! encore, encore, et à moi, rien ! Je voudrais me venger de tous ceux à qui on croit du mérite. Je gagne déjà quelque chose à dire du mal ; si je puis parvenir à en faire, ma fortune est faite. »

S’adressant à Monrose, qui est aussi dans le café, il ajoute :

« Si vous avez, monsieur, quelque ami à qui vous vouliez donner des éloges, ou quelque ennemi dont on doive dire du mal, quelque auteur à protéger ou à décrier, il n’en coûte qu’une pistole par paragraphe… Si vous voulez faire quelque connaissance agréable dans la ville, je suis aussi votre homme.

MONROSE.

Et vous ne faites point d’autre métier ?

FRÉRON.

Monsieur, c’est un très bon métier.

MONROSE.

Et on ne vous a pas encore montré en public, le cou décoré d’un collier de fer de quatre pouces de hauteur ?

FRÉRON.

Voilà un homme qui n’aime pas la littérature ! »

Il faut bien reconnaître que ce n’est pas ainsi qu’aucun pamphlétaire a jamais parlé de soi. L’espèce s’est fort multipliée depuis l’époque de Voltaire ; aucun ne s’avise de s’adresser ces vérités par trop dures. Le rôle le plus original de la pièce est une espèce de quaker, Freeport, riche négociant, sorte de providence bourrue et bienfaisante, peu prompt à s’échauffer, et qui cependant commence à prendre feu pour la vertueuse Lindane, lorsque celle-ci retrouve son amant, sa fortune et son père.