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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/630

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veux finir gaiement ma vie… Je veux rire, je suis vieux et malade, et je tiens la gaieté un remède plus sûr que les ordonnances de Tronchin… Je vous dirai ce que je viens d’écrire à frère Menou : Il y avait une vieille dévote très acariâtre qui disait à sa voisine : Je te casserai la tête avec ma marmite. — Qu’as-tu dans ta marmite ? dit la voisine. — Il y a un bon gros chapon, répondit la dévote. — Eh bien ! mangeons-le ensemble, dit l’autre. Je conseille aux encyclopédistes, jansénistes, et à vous tout le premier, et à moi, d’en faire autant. »

Les ménagemens qu’on gardait à Ferney étaient un grand scandale pour la coterie des encyclopédistes : ils voulaient une revanche éclatante, ils voulaient avoir cette revanche sur le théâtre même où ils avaient été insultés ; il fallait à leur colère le bruit et les applaudissemens de la foule. D’Alembert ne cessait de gourmander Voltaire ; il lui répète vingt fois que la chose le regarde, que c’est lui, le patriarche de la philosophie, qui doit prendre fait et cause pour elle, que sa gloire y est intéressée, qu’on murmure à Paris contre sa faiblesse ; rien n’est épargné de ce qui doit le piquer et l’animer au combat. Voltaire avait assez à faire avec ses vengeances particulières. Il venait de composer la comédie de l’Écossaise contre Fréron, le rédacteur de l’Année littéraire, où il était périodiquement critiqué, harcelé, souvent raillé pour quelques erreurs de détail qui lui échappaient au milieu de son prodigieux labeur. Fréron, Lefranc de Pompignan et Palissot étaient à ce moment les trois antagonistes les plus décidés des philosophes. Frapper sur l’un était, dans une certaine mesure, atteindre les autres : faute de représailles plus directes, les amis de Paris durent se contenter de l’Écossaise. Voltaire se prêtait à une manœuvre qui, en servant la vengeance de tous, satisfaisait son animosité personnelle. D’ailleurs, au milieu de toutes les petites passions contradictoires qui le tiraillaient, Voltaire sentait que les reproches de d’Alembert étaient vrais, que la philosophie était en cause au fond du débat ; — il écrit à Mme d’Épinay : « Il est vrai que Jean-Jacques a un peu mérité ces coups d’étrivière par sa bizarrerie, par son affectation à s’emparer du tonneau et des haillons de Diogène. et encore plus par son ingratitude envers la plus aimable des bienfaitrices ; mais il ne faut pas accoutumer les singes d’Aristophane à rendre les singes de Socrate méprisables et à préparer de loin la ciguë que M. Joly de Fleury voudrait faire broyer pour eux. »

Le malheureux Fréron paya donc pour Palissot. Il fut traduit sur la scène sous le nom peu déguisé de Frélon, qui n’était qu’une insulte de plus. Vraiment, c’était bien la peine d’avoir la censure pour laisser de telles grossièretés se produire au théâtre ! Grimm dit avec un parfait bon sens [1] : « Le gouvernement, honteux d’avoir permis les Philosophes,

  1. Corresp. De Grimm, tome II, 1er octobre 1760.