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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/629

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propres mots, que je vous prie pourtant de tenir secrets : « On peut donner des coups de bâton au Palissot, je le trouverai fort bon. »

Personne ne se présenta pour profiter de la permission ; on continua de se battre avec la plume. Parmi les nombreux pamphlets qu’enfanta cette querelle, nul ne causa plus de scandale que celui qui parut sous le titre de la Vision, et dans lequel la protectrice supposée de Palissot, Mme la princesse de Robecq, était clairement désignée et outragée [1]. La mort de cette jeune femme, qui arriva sur ces entrefaites, excita une grande pitié, et le sentiment public se prononça vivement en sa faveur. La police redoubla ses recherches, et comme après tout l’auteur ne se cachait guère, que ces persécutions pour la bonne cause étaient plutôt enviées, qu’elles vous mettaient en honneur, donnaient la célébrité, affiliaient à des patrons et à des prôneurs, il fut bientôt connu c’était un de ces abbés philosophes, un des grands scandales assurément de cet ancien régime qu’ils contribuèrent si bien à détruire ; c’était l’abbé Morellet, qui reçut alors de Voltaire l’énergique surnom de Mord-les. Il fut mis à la Bastille ; il y resta six semaines, et il nous a laissé sur le régime de cette prison d’état, sur la chère qu’on y faisait, des détails qui pourraient la faire regretter à plus d’un zélé défenseur de la liberté de la presse [2].

Cependant le débit de ce pamphlet ne suffisait pas à la rancune des philosophes : le succès de la comédie allait grandissant ; les représentations se succédaient rapidement. Voltaire la déclarait très bien écrite ; il adressait à Palissot, qui lui avait envoyé sa pièce « reliée en maroquin du Levant, » des remontrances vives, mais faites sur le ton de l’amitié. Voltaire savait gré à Palissot de ne l’avoir pas attaqué personnellement ; il voulait ménager la faveur de M. de Choiseul, il ne se souciait pas de se faire de nouveaux ennemis parmi les protecteurs puissans de Palissot. Dans le fond, il donnait raison aux philosophes ; mais sur la forme et dans tous les détails il les condamnait. « S’attaquer à des femmes, et à des femmes mourantes, quelle indignité ! Je ne me mêlerai plus en aucune façon de cette affaire, elle m’attriste, et je

  1. « Et l’on verra une grande dame bien malade désirer pour toute consolation d’assister à la représentation, et dire : « C’est maintenant, Seigneur, que vous laisserez aller « votre servante en paix, car mes yeux ont vu la vengeance ! »
  2. « On me donnait chaque jour une bouteille de fort bon vin, une soupe de boeuf, une entrée et dessert ; le soir, du rôti, de la salade et des fruits… Je trouvai à la Bastille une bibliothèque de romans qu’on tenait là pour l’amusement des prisonniers. On me donna de l’encre et du papier,… plus environ quatre-vingts volumes de romans… Je voyais quelque gloire littéraire éclairer les murs de ma prison. Persécuté, j’allais être plus connu ; les gens de lettres que j’avais vengés, et la philosophie dont j’étais le martyr, commençaient ma réputation ; les gens du monde qui aiment la satire allaient m’accueillir mieux que jamais… Six semaines de Bastille devaient faire infailliblement ma fortune. Ces espérances n’ont pas été trompées, et je n’ai pas trop mal calculé les suites de cet événement de ma vie littéraire. ». (Mém. de l’abbé Morellet, tome Ier, chap. IV.)