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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/628

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Ce que dit un corsaire au roi de Macédoine
Est très vrai dans le fond ?

CARONDAS, fouillant dans la poche de Valère

Oui, monsieur.

VALÈRE

Tous les biens
Devraient être communs ; mais il est des moyens
De se venger du sort : on peut avec adresse
Corriger son étoile, et c’est une faiblesse
Que de se tourmenter d’un scrupule éternel !
(S’apercevant que Carondas veut le voler.)
Mais que fais-tu donc là ?

CARONDAS

L’intérêt personnel…
Ce principe caché.., monsieur, qui nous inspire,
Et qui commande enfin à tout ce qui respire…

VALÈRE

Quoi, traître, me voler !

CARONDAS

Non, j’use de mon droit,
Tous les biens sont communs…


Jusqu’au dernier jour, la coterie encyclopédique avait conservé l’espoir que la pièce ne serait pas jouée. L’autorisation avait été accordée et retirée quatre fois. Enfin M. de Choiseul se prononça en faveur de Palissot, et la représentation eut lieu le 2 mai 1760. On a beaucoup dit alors que l’intervention de M. de Choiseul avait été déterminée par ses liaisons avec la princesse de Robecq. Cette jeune femme, qui devait mourir peu de jours après d’une maladie de poitrine, s’était sentie atteinte par quelques paroles indiscrètes que Diderot avait placées dans la préface du Fils naturel ; elle ne voulait pas, disait-elle, laisser aux seuls philosophes le plaisir de la vengeance. Sans contester la vérité de cette anecdote, répétée dans tous les mémoires du temps, il y eut aussi, sans nul doute, dans la décision de M. de Choiseul contre ses protégés un dédain de grand seigneur pour toutes ces querelles, si peu dignes, je ne dirais pas seulement de la philosophie, mais même du théâtre. Le plus habile des philosophes, qui avait été épargné dans la bagarre et qui formait à lui seul une espèce de tiers parti, Voltaire, ne s’y trompait pas. « Mettez-vous bien dans la tête, écrit-il,- et plusieurs fois, que M. de Choiseul se moque du Palissot ; il l’a protégé, lui et sa pièce, en grand seigneur, sans trop considérer qu’en cela il faisait tort à des personnes très estimables. C’est un malheur attaché à la grandeur de regarder les affaires des particuliers comme des querelles de chiens qui se mordent dans la rue… Il avait donné du pain à Palissot, qui est le fils d’un de ses hommes d’affaires ; mais depuis il m’a mandé ces