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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/625

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grand Frédéric, tous les souverains de l’Europe étaient ses adorateurs. Frédéric faisait sa cour à Voltaire et même à d’Alembert, il lisait entre deux victoires Candide et les lourds factums de La Mettrie. Mme de Pompadour se faisait peindre par Latour à sa toilette entre les in-folio de l’Encyclopédie, avec une corbeille de fleurs et deux perroquets. Toutes les grandes dames avaient leur philosophe, comme leurs mères avaient eu un directeur, comme leurs filles ont aujourd’hui leur homme d’état, une sorte de dieu lare du salon. La mode s’en mêlait, c’est tout dire : la philosophie triomphait sur toute la ligne. De la liberté et de la tolérance qu’elle réclamait d’abord uniquement, la philosophie avait passé à cette seconde phase de toutes les nouvelles doctrines qui réussissent : de martyre, elle s’était faite inquisiteur. Il n’y avait de salut que dans le cénacle des frères.

Cependant cette victoire devait être mêlée de quelque amertume. Si irrésistible que fût l’ascendant des nouvelles idées, elles devaient rencontrer des oppositions, des inimitiés, des vengeances. Plus on marche vite et plus on heurte de gens qui se retournent et se fâchent. Les triomphateurs romains avaient un insulteur qui marchait derrière leur char ; les philosophes eurent aussi le leur. Un obscur ennemi osa les attaquer, les traduire sur la scène, poursuivre leurs écrits, outrager leur personne. La colère, l’étonnement surtout des vainqueurs fut au comble ; il y eut chez les philosophes quelque chose de la stupeur naïve qu’éprouve l’opposition dans les états constitutionnels, lorsqu’une fois parvenue au gouvernement elle s’aperçoit qu’une opposition nouvelle se forme des débris du parti vaincu, et qu’on l’attaque avec ses anciennes armes. Ce fut un événement, dans l’histoire dés idées au XVIIIe siècle, que la représentation sur le Théâtre-Français de la comédie des Philosophes de Palissot.

Nous nous arrêterons avec quelques détails à cette pièce. C’est la satire la plus violente et la plus personnelle qu’on ait osé mettre sur la scène depuis les temps du théâtre grec. L’auteur de cette comédie aristophanesque, comme il l’appelle lui-même en invoquant l’exemple et l’autorité du poète grec, Palissot, était un avocat bel esprit du barreau de Nancy ; son père avait été conseiller du duc de Lorraine. À y regarder de près, il semble bien qu’il ait soutenu thèse contre la philosophie, comme Jean-Jacques Rousseau contre les lettres, par amour du bruit et pour arriver plus vite à la célébrité. Une première comédie, le Cercle, représentée à la cour du roi Stanislas, et dans laquelle le philosophe genevois jouait un rôle assez piteux, avait lancé Palissot dans l’opposition contre les puissances du jour. Venu à Paris, il attaqua Diderot et les encyclopédistes dans un pamphlet qui eut de la vogue, — Petites Lettres contre de grands philosophes. — Encouragé par ce succès, soutenu par la protection de quelques personnages qui, par conviction ou par singularité, n’avaient point fléchi devant les idoles, il osa composer