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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/616

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consacrées. Quand la loi nous plaît, nous l’imposons à tout hasard ; quand elle nous déplaît, nous l’attaquons à tout venant. À vous majorité, l’obéissance est votre partage ; à nous minorité, l’insurrection est notre droit.

Voilà le langage que deux cents représentans se proposent, dit-on, de tenir le mois prochain à la France assemblée ; quand ils se lèveront pour s’opposer au décret de révision, ce sera sous cette forme irritante qu’ils feront connaître au vœu public le liberum veto de leur fantaisie individuelle.

Ce langage sera tenu une fois, deux fois peut-être ; il ne sera pas long-temps répété. Nous vivons dans un temps où une certaine hardiesse de déraison n’est pas long-temps possible, nous vivons dans un temps où le poids de l’opinion se fait sentir sur toutes les têtes. L’opinion est plus souveraine que tous les souverains : elle a renversé dans ses écarts les trônes les plus solides ; elle a arrêté une première fois la révolution victorieuse ; elle emportera, si elle le veut, dans le cours irrésistible de ses vœux légitimes, les derniers retranchemens des velléités révolutionnaires.

Les amis éclairés de la légalité actuelle le sentiront d’ailleurs. Il y a dans toutes les situations fausses un mot que tout le monde dit tout bas, mais qu’il ne faut pas laisser prononcer tout haut. Depuis 1848, chacun voit, chacun sait que le gouvernement républicain est une couvre imposée par la minorité à la majorité de la France. Quand il y aura d’un côté deux cents voix pour le maintien de la constitution présente, et de l’autre cinq cents pour appeler contre elle au tribunal de la France, le secret de la situation sera écrit en gros caractères et lisible pour le plus ignorant. Quand on en est là, les situations se dénouent d’elles-mêmes : ce n’est ni tel homme ni tel parti qui s’en charge, c’est tout le monde.


ALBERT DE BROGLIE.