Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/587

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


quand elle a tout le droit possible de nourrir l’espérance d’une victoire que nos divisions lui livrerait à bien moindre prix.

Ce ne sont pas, en effet, ces sottes d’horreurs qui sont le côté le plus grave de la situation. Nous soupçonnons même les journaux qui ont l’air de les exploiter de viser un peu à l’intimidation du pauvre monde. De deux choses l’une au bout du compte : où il n’y a sous tout ce tapage de guillotine que des fanfaronnades de cerveaux pervertis, et leurs auteurs ne méritent que les verges et les sifflets, ou il y a réellement sous nos pieds un certain nombre de bêtes fauves, comme dit le 10e bulletin, le véritable, et alors il faudra voir si la bête aura raison de l’homme, ou l’homme de la bête. Ce n’est pas un combat qui dure bien long-temps. Le mal qui dure, la mort qui se répète tous les jours, c’est la lente agonie d’une société délabrée qui s’affaisse sur elle-même et succombe faute d’un pouvoir pour la soutenir. L’assemblée nationale et le président de la république ne sauraient assez ouvrir les yeux avant qu’il soit trop tard. Quiconque a sa part d’action dans le pays doit regarder en face le péril de cette épreuve suprême qu’il va subir. Dès à présent, on sent partout que la machine s’arrête peu à peu d’elle-même, comme s’arrête la machine humaine à mesure que la paralysie gagne le système nerveux. Le pouvoir disparaît d’avance par cela seul qu’on est d’avance averti qu’il doit disparaître. Les transactions de toute espèce deviennent chaque jour plus rares, parce que chaque jour on est plus proche du moment où l’on ne saura plus du tout quelle autorité les garantira. La fabrique de Lyon ne marche plus qu’à peine ; l’industrie n’ose pas risquer ses capitaux dans des entreprises à long terme ; le commerce réduit ses spéculations et son papier ; les propriétés ne se vendent plus qu’au rabais. Les marchandises restent donc de plus en plus sans débouchés, les ouvriers sans travail, les propriétaires sans fermages, et nous ne sommes encore tout au plus qu’à une année du terme auquel la crise doit s’accomplir ! Que sera-ce lorsque la crise approchera davantage, lorsque le pouvoir n’aura plus devant lui des mois et des semaines, lorsque les jours et les heures lui seront comptés ? Qui pourrait de sang-froid, dans l’assemblée, s’habituer à l’idée de la condition où le pays sera tombé, lorsque l’assemblée n’aura plus elle-même qu’une existence précaire ?

Que l’on n’oublie pas l’état de choses auquel on aboutissait sur la fin de la constituante, et alors pourtant on envisageait avec empressement un meilleur avenir. Où en serait-on en 1852 entre une assemblée démoralisée par la conscience de sa fin prochaine et un avenir inconnu ? Il n’est point d’argument qui doive peser sur les consciences des membres de l’assemblée nationale d’un poids plus irrésistible. On verra quels seront ceux qui, pour garder jusqu’au bout l’ombre d’une autorité sans vertu, n’auront pas de scrupule de plonger la France dans cette mortelle langueur qui la gagne déjà, ceux enfin qui, en repoussant jusqu’au bout la révision, voudront de gaieté de cœur abandonner à la loterie des aventures les destinées de leur patrie. Nous ne nous faisons pourtant pas d’illusion à ce sujet-là. Nous n’ignorons pas toutes les difficultés qu’on aura devant soi pour arriver au but ; nous croyons néanmoins qu’il est trop indispensable de l’atteindre pour qu’une persévérance convaincue et dévouée ne l’atteigne pas encore à temps. La révision est le salut de tout le monde ; n’importe, il y en aura qui la refuseront : ce sont ces absolutistes rouges ou