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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/570

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Ma voisine, écoutez !… Certain jour, une noce,
Telle que n’en ont pas ceux qui vont en carrosse,
Marchait vers notre église, et cent coups de fusils
Faisaient tourbillonner les ruches des courtils.
D’abord venait l’époux ajusté comme un prince,
Homme aux cheveux blanchis, mais encor droit et mince,
Et, comme tout devait émerveiller les gens,
À peine l’épousée entrait dans ses vingt ans.
Elle allait lentement, pâle et presque tremblante,
Mais de la tête aux pieds d’or toute ruisselante.
C’étaient dans tous les yeux des sourires, des pleurs,
Et pour les deux époux des vœux dans tous les cœurs ;
Car sur cette union miraculeuse, étrange,
Chacun avec bonheur voyait le doigt d’un ange.

« Mais comment le vieux Marc, jardinier du château,
Marin dans sa jeunesse et maître d’un bateau,
Sur ses gains d’autrefois avait pu, l’habile homme,
Placer chez le notaire une si forte somme,
Qu’il acheta comptant, en bels et bons deniers,
Trois fermes qui feraient l’orgueil de trois fermiers :
C’est encore un mystère. Avant qu’il eût pris femme,
Ses gages paraissaient tout son bien. Sur mon ame,
C’était un fin renard… mais un grand jardinier ;
Oh ! ma voisine, un maître, un roi dans son métier !
Cependant, triste et vieux, trop souvent à l’office
Il avait à souffrir de la gent du service.
Ses arbustes taillés, mais lui faible et bien las,
Le soir, quand il rentrait à l’heure du repas,
Sa place au coin du feu maintes fois était prise,
Et le chagrin ridait alors sa barbe grise ;
Car, son travail fini, dans un coin du foyer,
De grand cœur il passait une heure à sommeiller.
Peut-être, calculant ses immenses richesses,
Il cherchait l’héritier digne de ses largesses.
Voici de ça trois ans ; à son retour, le soir,
Voyant l’escabeau libre, heureux il va s’asseoir,
Quand (par un vilain tour), plus alerte, un jeune homme,
Pour cette lâcheté méritant qu’on le nomme,
S’en empare, et le vieux, dont bouillonnait le sang,
Dut, chassé de partout, descendre au bout du banc.
Primel le journalier, seul, pâle de colère,
Au premier des méchans préparait son salaire ;