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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/54

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au vrai but de mon existence, heureux ou misérable. Si je dois être heureux par vous tous qui êtes ici, ou souffrir de la part de plusieurs, il n’importe. Je me sens des forces nouvelles pour la joie comme pour la douleur.

— Ainsi, tu l’aimes ?

— Oui, Celio, et toi ?

— Eh bien ! moi, je ne puis répondre aussi nettement. Je crois l’aimer et je n’en suis pas assez certain pour le dire à une femme que je respecte par-dessus tout, que je crains même un peu. Ainsi je me vois supplanté d’avance ! La foi triomphe aisément de l’incertitude.

— Pour peu qu’elle soit femme, repris-je, ce sera peut-être le contraire. Une conquête assurée a moins d’attraits pour ce sexe qu’une conquête à faire. Donc, nous restons amis ?

— Croyez-vous ?

— Je vous le demande ? Mais il me semble que nos rôles sont assez naturellement indiqués. Si je vous trouvais véritablement épris et tant soit peu payé de retour, je me retirerais. Je ne sais ce que c’est que de se comporter comme un larron avec le premier venu de ses semblables, à plus forte raison avec un homme qui se confie à votre loyauté ; mais vus n’en êtes pas là, et la partie est égale pour nous deux.

— Que savez-vous si je n’ai pas de l’espérance ?

— Si vous étiez aimé d’une telle femme, Celio, je vous estime assez pour croire que vous ne me souffririez pas ici, et vous savez qu’il ne me faudrait qu’une pareille confidence de votre part pour m’en éloigner à jamais; mais, comme je vois fort bien que vous n’avez qu’une velléité, et que je crois Mlle Boccaferri trop fière pour s’en contenter, je reste.

— Restez donc, mais je vous avertis que je jouerai aussi serré que vous.

— Je ne comprends pas cette expression. Si vous aimez, vous n’avez qu’à le dire ainsi que moi, et elle choisira. Si vous n’aimez pas, je ne vois pas quel jeu vous pouvez jouer avec une femme que vous respectez.

— Tu as raison. Je suis un fou. J’ai même peur d’être un sot. Allons ! restons amis. Je t’aime, bien que je me sente un peu mortifié de trouver en toi mon égal pour la franchise et la résolution. Je ne suis guère habitué à cela. Dans le monde où j’ai vécu jusqu’ici, presque tous les hommes sont perfides, insolens ou couards sur le terrain de la galanterie. Fais donc la cour à Cecilia ; moi, je verrai venir. Nous ne nous engageons qu’à une chose : c’est à nous tenir l’un l’autre au courant du résultat de nos tentatives pour épargner à celui qui échouera un rôle ridicule. Puisque nous visons tous deux au mariage,