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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/532

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portent l’empreinte des traditions académiques, la justice nous commande de louer sans réserve le désespoir qui anime tous les visages. Je ne veux pas m’arrêter à discuter la disposition générale des figures, qui forment ce qu’on appelle, dans la langue des ateliers, la pyramyde. Pour ma part, je ne crois pas que Géricault, en adoptant cette disposition, ait obéi aux conseils de son maître ; je pense que la forme pyramidale lui était dictée par la nature même du sujet. La voile lointaine qui blanchit à l’horizon explique suffisamment la disposition des figures. Tous les naufragés qui ont conservé un reste de force se hissent à tour de rôle sur les débris du navire pour apercevoir cette voile. Il n’était guère possible d’exprimer autrement l’espérance qui survit dans le malheureux aux plus terribles angoisses, ou qui du moins se réveillé pour soutenir son courage et ranimer sa vigueur pendant quelques instans. Ainsi ce n’est pas dans la forme générale de la composition que je reconnais la trace de l’éducation académique : la nature même de la scène que Géricault avait entrepris justifie pleinement le parti qui a choisi ; mais il faudrait fermer les yeux à l’évidence pour ne pas voir, dans presque toutes les figures de ce tableau, le souvenir de l’enseignement inauguré par David. Est-ce à dire que ces figures manquent de vérité ? Telle n’est pas ma pensée. Je n’y vois rien qui choque le bon sens, les convenances poétiques. Cependant, tout en reconnaissant qu’elles s’accordent avec la nature même de la scène, je suis obligé d’avouer qu’elles n’ont pas toute la simplicité qu’on pourrait souhaiter. Ai-je besoin d’indiquer la différence qui sépare la simplicité de la vérité ? Ne serait-ce pas, de ma part, une prétention superflue ? et si j’essayais de l’indiquer, réussirais-je à la rendre évidente ? Où trouver des mots pour marquer cette différence ? S’il est facile de la sentir, combien n’est-il pas difficile de l’expliquer ? Tous ceux qui ont étudié avec soin la peinture française du consulat et de l’empire me comprendront à demi-mot ; quant à ceux qui attendent de moi la définition précise de cette différence, je dois renoncer à les convaincre, et j’y renonce sans regret. Les figures placées sur le Radeau de la Méduse, quoique vraies dans l’acception la plus rigoureuse du mot, puisqu’elles s’accordent avec la nature du sujet, ne sont pas simples, c’est-à-dire ne sont pas conçues spontanément, ont quelque chose tout à la fois de laborieux et de traditionnel. Sous peine d’exagérer ; de surfaire le mérite de Géricault, il faut absolument proclamer le double caractère de cette œuvre capitale. Le vieillard qui regarde le cadavre de son fils étendu à ses pieds est certainement d’une expression poignante. Cependant il est permis de trouver dans l’attitude même de ce vieillard, d’ailleurs si beau et si grand, quelque chose de solennel et d’un peu théâtral. Le cadavre du jeune homme, dont la couleur est si vraie, semble disposé par une