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admiration ; il a trouvé dans Byron le sujet de plusieurs compositions, tantôt énergiques, tantôt attendrissantes. La lecture du poète anglais avait produit sur son intelligence une impression profonde ; les compositions dont je parle, lithographiées par l’auteur même, se recommandent par un caractère éclatant de spontanéité. On devine du premier regard que Géricault, pour traduire Byron, n’a eu qu’à suivre la pente naturelle de son imagination. Pour comprendre pleinement les passions de Conrad et de Lara, il n’avait pas besoin d’oublier les habitudes de sa pensée ; il retrouvait dans ses souvenirs le germe des poèmes qui s’épanouissaient sous ses yeux. Aussi les croquis inspirés à Géricault par Byron semblent-ils n’avoir rien coûté, et pourtant, quand on les regarde avec attention pendant quelques instans, on reconnaît bien vite que, si la conception a été spontanée, l’exécution n’est pas improvisée. Cependant, malgré le mérite qui se retrouve dans les moindres caprices esquissés par cette main habile, le Radeau de la Méduse peut seul marquer nettement la place et le rôle de Géricault dans l’histoire de la peinture, et je me hâte d’y revenir.

Un tel sujet convenait merveilleusement au caractère de l’auteur, car l’amour effréné du plaisir s’alliait chez lui à de fréquens accès de mélancolie, et l’image de la mort, imprévue ou volontaire, tenait une grande place dans sa pensée. Une lettre de Charlet dont l’authenticité ne peut être contestée, et qui sans doute sera bientôt publiée par les soins de M. Lacombe, l’un de ses plus fidèles amis, nous apprend en effet que Géricault a plus d’une fois songé au suicide. Sans la vigilance de ses camarades, il est probable qu’il eût accompli son sinistre projet. Charlet raconte qu’il l’a sauvé, et le discours qu’il lui a tenu pour le décider à vivre est un curieux mélange d’affection et de raillerie. Cette singularité n’étonnera personne parmi ceux qui ont vécu dans le commerce familier de Charlet. La raillerie était chez lui un don si évident, un talent si impérieux, qu’il ne pouvait s’empêcher de sourire dans les occasions les plus solennelles. S’il n’eût adressé à Géricault, pour le détourner de la mort volontaire, que des paroles sérieuses inspirées par la philosophie ou la religion, peut-être n’eût-il pas réussi à le sauver ; la raillerie, en amenant de vive force la gaieté dans l’ame qui voulait aller au-devant de la mort, est venue au secours, de la religion et de la philosophie. Ce détail anecdotique peut servir à expliquer comment Géricault, pour sujet de sa première composition, a choisi le Radeau de la Méduse. L’idée de la mort lui était si familière, qu’il devait trouvée dans la représentation de la mort une sorte de joie. Le naufrage de la Méduse ouvrait un libre champ à son imagination, et la mort des naufragés telle qu’il nous la montre est à coup sûr une des pages les plus effrayantes qui se puissent rêver. Si je cherchais dans un art qui parle une autre langue, dans la poésie, un terme