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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/521

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ciel qu’il implore dans sa détresse, tout son visage respire la souffrance et la résignation. Lors même que la date de ce tableau n’aiderait pas le spectateur à deviner le lieu de la scène, le terrain du premier plan, l’aspect glacé du fond sur lequel se détache le cavalier, indiqueraient que l’auteur a voulu nous représenter un épisode de la retraite de Russie. Je ne crois pas que l’esprit le plus passionne pour la simplicité puisse trouver dans le Cuirassier blessé la plus légère trace d’emphase. L’expression de la tête, le mouvement du corps, tout est réglé par la convenance la plus sévère. Le cheval même joue un rôle important dans cette scène navrante, car il semble comprendre et partager la douleur de son maître. On dirait qu’il regrette comme lui les dangers et l’ivresse du combat, et qu’il se plaint aussi de la rigueur des élémens. Je ne veux pas pousser plus loin l’interprétation poétique de cette composition, car on m’accuserait, à bon droit, de substituer à l’étude du tableau l’analyse des sentimens que j’aperçois, ou que je crois deviner. Cependant je ne pense pas que cette analyse, purement morale, soit dépourvue d’intérêt et d’utilité, car, s’il faut avant tout chercher dans la peinture la peinture elle-même, si la partie matérielle joue un rôle immense dans les arts du dessin, il n’est cependant pas hors de propos de comparer l’objet représenté à l’idée que l’auteur a voulu exprimer et d’estimer l’un par l’autre. Sans cette comparaison préliminaire, il est impossible de prononcer un jugement sérieux. Or, dans le Cuirassier blessé de Géricault, non-seulement la partie matérielle, celle qui s’adresse aux yeux et dont chacun peut vérifier la valeur d’après la forme, réelle des corps, est savante, précise, facile à saisir, mais la partie morale, celle qui relève directement, de l’intelligence, n’est pas moins digne d’éloge. L’auteur a très nettement exprimé la pensée qu’il avait conçue. Il voulait nous montrer le courage militaire sous son aspect le plus sublime, non pas au milieu de la mêlée, car l’odeur de la poudre et la vue du sang enflamment souvent les plus timides, mais aux prises avec un climat meurtrier ; réduit à l’impuissance, à l’inaction, et se transformant sans se dénaturer ; l’héroïsme guerrier s’élevant jusqu’à la résignation chrétienne. En présence de son tableau, est-il permis de conserver. L’ombre d’un doute à l’égard de la pensée qu’il avait résolu de traduire ? Y a-t-il dans sa composition quelques chose d’équivoque et d’ambigu ? Assurément non. Il est impossible de se méprendre sur le but qu’il s’est proposé. Le pas chancelant du cavalier nous révèle toute la profondeur de ses souffrances, et le regard confiant qu’il élève vers le ciel nous montre l’énergie morale survivant à la force qui l’abandonne. Malgré ses blessures ; malgré le froid qui pénètre dans son flanc déchiré et glace le sang dans ses veines, il invoque l’assistance divine, il ne renonce bas à toute espérance et ne regrette pas ce qu’il a souffert pour la gloire de son pays. La lutte entre le corps qui menace de défaillir et l’ame qui prie et