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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/518

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dans cet atelier même, Géricault n’était pas le seul dissident. Eugène Delacroix, Ary Scheffer, ses condisciples cherchaient déjà, chacun à sa manière et dans la mesure de ses facultés, une voie nouvelle, une méthode qui leur permît de produire leur pensée dans toute sa franchise. Si l’admiration fut grande pour le Chasseur de la garde, l’étonnement fut encore plus vif que l’admiration. Les élèves de David, réglant leur surprise sur la suprise du maître, demandaient gravement d’où cela sortait, et ne prenaient pas même la peine de discuter le mérite d’une œuvre dont l’origine ne pouvait être établie. Le Chasseur de la garde était traité comme un un enfant trouvé, comme un aventurier sans famille, qui n’avait pas d’explication à donner sur ses antécédens, et n’était pas digne du’une lutte sérieuse. Cependant ceux même qui opposaient au Chasseur de la garde cette singulière fin de non-recevoir, qui, pour éviter tout échange d’argumens, disaient à Géricault : D’où venez-vous ? où allez-vous ? rant que vous n’aurez pas répondu à ces deux questions, nous ommes dispensés de compter avec vous, — ne pouvaient méconnaître la puissance qui éclate dans cette œuvre. Le respect des principes ne tenait pas contre l’évidence. Les maîtres avaient beau dire : Si le nouveau venu réussit, si cette manière nouvelle est acceptée par le public comme une imitation fidèle et vraie de la nature, tout ce que nous avons enseigné jusqu’ici est réduit à néant ; il se trouvait, même parmi leurs élèves, des esprits indisciplinés qui n’osaient pas au nom des principes nier leur émotion, et la foule a fini par se ranger à leur avis. Le Chasseur de la garde, placé il y a quelques années dans le salon rouge du Palais-Royal et maintenant rendu à la famille d’Orléans, est demeuré comme une protestation éloquente contre le caractère exclusif des principes pfoessés par David, mais n’a pas aboli et ne pouvant pas abolir ce qu’il y avait de grand et de sérieux au fond de son enseignement. La réalité, telle qu’ellle nous est présentée dans l’œuvre de Géricault, garde sa vigueur et son mouvement ; l’harmonie linéaire, l’élégance des formes empruntée à la statuaire antique, malgré les dangers qu’elles offrent à la peinture lorsqu’elles ne sont pas contrôlées par l’étude du modèle habitués à la réflexion. L’étonnement et la colère de l’école de David n’ont pu envelopper dans l’oubli l’œuvre de Géricault ; le succès obtenu par le Chasseur de la garde n’a pas entamé la valeur des Sabines et de Léonidas.

Aujourd’hui que la lutte est terminée, nous pouvons parler sans prévention et sans colère du Chasseur de la garde. David et Géricault sont pour nous deux personnages historiques. Le plaisir que nous donnent leurs tableaux, ou, pour parler plus exactement, le rapport que notre intelligence établit entre leur puissance et leur volonté, entre