Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/517

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


les œuvres qu’il nous a laissées, qui établisse nettement la prédilection dont parle ; mais il y a dans les croquis recueillis par ses amis plusieurs figures qui reportent la pensée vers Athènes. C’en est assez pour montrer que l’enseignement de Guérin, n’avait pas été sans influence sur le développement intellectuel de Géricault ; car ces croquis n’ont rien à démêler avec les œuvres achevées que nous connaissons.

À mon avis, ce qu’il faut louer dans l’enseignement de Guérin, ce n’est pas seulement l’amour de l’antiquité, c’est surtout l’amour de la réflexion. Or ; c’est là un mérite inappréciable, et qui se rencontre chez bien peu de maîtres. Ç’a été pour Géricault une bonne fortune de rencontrer dans l’auteur de Didon un homme habitué à se contenter difficilement, et qui ne cherchait sur sa palette l’expression de sa pensée qu’après avoir long-temps envisagé sous toutes ses faces la pensée qu’il voulait traduire. Il a puisé dans ses leçons le respect de l’intelligence et l’horreur de l’improvisation ; il ne croyait pas que le génie le plus hardi, le plus fécond, fût dispensé de réfléchir avant de produire, et les nombreuses.ébauches de la Méduse, conservées dans le cabinet de M. Marcille, sont là pour attester ce que j’avance. À l’exemple de son maître, il se contentait difficilement et retournait sa pensée dans tous les sens avant de la confier à la toile. Sa main, si docile et si prompte, ne se mettait à l’œuvre que lorsque l’intelligence avait terminé sa besogne. Guérin n’eût-il enseigné à Géricault que l’habitude et le goût de la méditation, nous lui devrions encore une vive reconnaissance ; mais ce n’est pas le seul bienfait qu’ait reçu de lui l’auteur de la Méduse : il y a dans les œuvres de Guérin une élégance, une élévation de style que Géricault n’a jamais oubliée. Dans la représentation même des scènes empruntées, à la vie familière, il a trouvé moyen de se montrer fidèle aux leçons de son maître ; il a remplacé l’harmonie des lignes par la vigueur des formes, par l’énergie de l’expression : il mis du style dans la peinture d’un haras, d’une forge de maréchal ferrant, car toute chose bien comprise et bien exprimée se prête au style ; il n’y a guère de trivial que les objets mal compris et mal rendus.

Lorsque Géricault fit son début, il avait vingt-deux ans : il envoya au salon de 1812 un Chasseur de la garde -impériale, qui fut accueilli avec admiration par ses camarades, avec étonnement par les disciples fidèles de l’école de David. Il y avait en effet dans la couleur et le style de ce morceau quelque chose d’inattendu ; la manière dont l’auteur a conçu l’attitude du cavalier et le mouvement du cheval ne relèvent d’aucune tradition. C’est la nature même prise sur le fait. Géricault a représenté naïvement, franchement ce qu’il avait vu, sans s’inquiéter de savoir si les lignes que la réalité lui fournissait s’accordaient ou ne s’accordaient pas avec les règles établies dans l’école de David et docilement acceptées dans l’atelier de Guérin. Il faut dire pourtant que,