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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/516

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était dans l’atelier : commun, il écoutait : docilement les conseils de Guérin ; une fois seul, une fois livré à lui-même, il regardait la nature d’un œil avide et la copiait à sa guise. Souvent même il lui arrivait d’ébaucher des compositions empruntées à ses lectures et de les soumettre à Guérin : le maître promenait sur l’ébauche un regard rapide et dédaigneux, et répétait pour la centième fois sa première sentence ; mais il avait beau dire au jeune écolier : « En suivant une telle voie, vous ne ferez jamais rien ; le plus sage pour vous serait de renoncer à la peinture ; » - l’écolier persévérait sans relâche dans ses études indépendantes, et, tout en acceptant les conseils du maître pour la pratique matérielle de son art, il interrogeait la nature avec une curiosité assidue, et préférait volontiers le témoignage de ses yeux aux enseignemens de l’atelier.

Bien que la manière de Géricault ne s’accorde en aucun point avec la manière de Guérin, bien que le peintre de la Méduse professe pour la réalité une passion constante et que l’élève de Regnault préfère le choir des lignes à l’imitation matérielle de la nature je ne crois pas cependant que nous devions regretter les leçons données à Géricault par Guérin, car le maître futur a puisé sans doute dans la contradiction même une nouvelle énergie. Et puis il ne faut pas oublier que, si Guérin ne possédait pas une main très habile, s’il ne rendait pas toujours avec une précision satisfaisante ce qu’il avait conçu, il se recommandait au respect de ses élèves par l’élévation permanente de sa pensée. Il ne croyait pas que la peinture tout entière fût dans l’œil et dans la main. Il attribuait à l’intelligence une part considérable dans les arts qu’on appelle arts d’imitation, comme s’il suffisait de voir et de transcrire pour toucher le but.

Un tel maître ne pouvait manquer de développer chez Géricault l’habitude de la méditation, et de combattre heureusement le goût matérialiste qu’enfante l’étude exclusive de la nature. Si l’enseignement de Guérin n’a pas pleinement réussi à effacer l’influence de cette étude exclusive, il est permis du moins d’affirmer qu’il n’a pas été sans profit pour Géricault. Je ne parle pas de l’Offrande à Esculape, dont l’exécution et la pensée ne méritent pas une discussion sérieuse. Marcus Sextus, Didon et Clytemnestre, quoi qu’on puisse dire de l’indécision anatomique des formes, offrent à l’intelligence de nombreux sujets d’étude. Pour interpréter avec une telle simplicité, une telle grandeur, l’histoire et la poésie, il faut avoir nourri son esprit de lectures austères, et c’est ce que Guérin avait fait de bonne heure, bien qu’il n’eût pas revu d’éducation littéraire. Géricault, qui sur les bancs du collége Napoléon avait recueilli une ample moisson de souvenirs historiques et poétiques, pouvait sans effort s’associer à la prédilection de son maître pour l’antiquité. Cependant nous ne voyons rien, dans