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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/506

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intérêt de l’Espagne ? Que Saint-Domingue, île au vent de Cuba n’appartienne ni à l’Angleterre, ni aux États-Unis ; ni à la puissance qui, il y a dix ans, entretenait un agent avoué d’insurrection auprès des nègres de la Havane, ni au pays qui décerne des ovations publiques au pirate Lopez.

Est-ce à Port-au-Prince, est-ce dans la crainte de fournir une excuse à des débiteurs de mauvaise foi, qu’est l’explication de notre inertie ? Cette excuse a été, en effet, mise en avant. Soulouque, à l’exemple de Pierrot, a plusieurs fois prétendu que la reconnaissance ou l’adoption de la république dominicaine par la France suffirait à annuler la dette haïtienne. « Je ne sais pas la philosophie, répète avec acharnement sa majesté noire ; mais si je vous vendais à crédit une maison composée de trois appartemens, et qu’on vous en prît ensuite deux, surtout avec mon approbation à moi, qui devrais au contraire vous les faire restituer, sous feriez très bien de ne pas me payer. » Le syllogisme de Faustin Ier pèche heureusement par la base. Et d’abord, sur les trois appartemens, nous n’aurions pu, dans tous les cas, en vendre qu’un, car le tiers seul de l’île nous appartenait. Que Boyer fût déjà maître de la partie espagnole lorsqu’il traita avec nous, c’est une affaire personnelle entre Ferdinand VII et lui, Nous n’avions pas à protester contre cette usurpation qui ne nous regardait pas ; mais, par cela qu’elle ne nous regardait pas, notre silence ne pouvait en aucune façon la légitimer. Ce silence, si tant est qu’il eût couvert une arrière-pensée n’aurait même pu interprété qu’en faveur de l’Espagne, notre alliée intime avant, pendant et après l’ordonnance de 1825. En second lieu, l’indemnité de Saint-Domingue n’est nullement le prix de notre souveraineté politique, dont nous avons fait gratuitement abandon. Cette indemnité n’est qu’un misérable dédommagement à nos propriétaires spoliés, et les habitans de l’est, bien loin de spolier les colons français, ont donné à la plupart d’entre eux un généreux asile : la liquidation de 1825 ne pourrait donc ni légalement ni moralement les concerner. Voilà pour le droit. Sur la question de fait, la réponse est plus catégorique encore. Bien loin d’avoir diminué la solvabilité du gouvernement haïtien s’est accrue par la séparation. Ses recettes d’importation qui, dans la période 1837-41 ne s’élevaient en moyenne qu’à 781,200 piast., se sont élevées, dans la période 1843-47, à 793,140 piast., et cela par la raison toute simple qu’à l’époque de la réunion les bestiaux de la partie espagnole desservaient la consommation de la partie française, tandis que ces bestiaux viennent maintenant de l’étranger. Ajoutons que l’est, vu la nécessité d’y entretenir de fortes garnisons pour comprimer une population mécontente, avait fini par coûter plus qu’il ne rapportait. Les belliqueux préparatifs de Soulouque coûtent à la vérité bien davantage, mais raison de plus pour y mettre un frein.