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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/489

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soldats de la garnison passaient chaque nuit par douzaines dans son camp [1], peut-être avec l’approbation tacite du commandant lui-même, brave militatre jusque-là ennemi juré du chef seybano, mais à qui la honteuse conduite de Jimenez dans les derniers événemens avait secrètement ouvert les yeux. Se sentant abandonné de tous, Jimenez recourut à un expédient aussi neuf que hardi pour intéresser à sa propre cause le consul de France, dont l’Hôtel avoisinait l’arsenal : il annonça d’un air tragique à notre agent qu’il allait faire sauter l’arsenal et s’ensevelir sous ses ruines. M. Place, qui connaissait l’homme feignit de trouver la chose fort naturelle, se bornant à prier Jimenez de l’avertir, en bon voisin, de l’heure. Le commandant du Griffon, M. Boyer, se rendit de son côté chez le président, le félicita avec un imperturbable sérieux de son courage, évoqua dans l’histoire ancienne et moderne d’illustres analogies, et prit congé de son interlocuteur tremblant en lui annonçant que, vu l’inexpérience des artificiers dominicains, il allait mettre à ses ordres un artificier du Griffon. Convaincu que personne ne le détournerait de son héroïque suicide, Jimenez y renonça, et il décampa comme un cuistre au milieu des huées de la population, après une sorte de capitulation dont M. Place surveilla l’exécution pour le compte de Santana Une immense explosion de joie salua l’entrée du libérateur.

Un remords prit Jimenez sur le brick de guerre anglais où il avait cherché refuge : c’était de n’avoir pas pillé et incendié Santo-Domingo avant d’en sortir. Il en témoignait si souvent et en termes si scandaleux son regret, que le commandant anglais dut enfin lui imposer silence et lui exprimer la honte qu’il ressentait de s’être chargé d’un homme aussi méprisable. De Curaçao, où on le débarqua, Jimenez dépêcha un nommé Martin Redondo au capitaine-général de la Havane, pour offrir, disait-il, de rendre à l’Espagne sa colonie. On ne daigna probablement pas lui répondre, car peu de jours après il faisait des offres analogues à Soulouque, qui les accueillit avec joie. Jimenez est, depuis la fin de 1850, à Port-au-Prince, où il paie l’hospitalité de Soulouque par d’atroces incitations contre les Dominicains. Si forte que soit dans l’ouest la crainte de déplaire au tyran noir, elle ne suffit pas a comprimer l’universel mépris que ce misérable inspire tant aux jaunes qu’aux noirs, qui, je saisis cette occasion de le dire, ont un sentiment exquis du point d’honneur.

Santana ne voyait plus ni intrigues ni obstacles autour de lui, et la triple investiture que venaient de lui donner la victoire, la reconnaissance des municipalités et les acclamations de l’armée légitimaient

  1. Les uns se laissaient glisser du haut des remparts, les autres traversaient la crinière à la nage, au risque de se faire dévorer par les requins, ce qui arriva à plusieurs.