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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/460

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une folle fantaisie ; mais j’ai exilé d’eux la promesse de m’ensevelir au milieu des forêts vierges, afin que si, par hasard, l’ame revient visiter le lieu ou le corps repose, je puisse apercevoir, quelques rayons de ces beautés naturelles dont je fus privé pendant ma vie, contempler les fleurs splendides écloses sur ma poussière, et entendre les oiseaux de la forêt chanter autour du tombeau du poète.

« Prêtez l’oreille, écoutez le refrain du « bon temps à venir. » Ce chant a réjoui des milliers de sœurs où il a pris racine, afin que l’espoir qu’il exprime puisse vivre et grandir ; mélodie bien faite pour caresser mes oreilles mourantes. Et comment ne viendrait-il pas, ce bon temps à venir ? Espoir, confiance, délivrance éternelle… Un temps comme nul œil n’en a vu, dont nulle oreille n’a entendu parler, qu’il n’a pas été donné au cœur de l’homme de concevoir, viendra assurément tôt ou tard pour ceux que Dieu n’a pas dédaigné de racheter par sa mort. »


Ainsi finit par une poétique aspiration, en face d’un monde nouveau et d’une nature primitive, ce livre qui commence sous le toit froid et étroit une pauvre fanatique. Ce livre, mal composé, confus, plein de verbiage à l’intention poétique, n’en est pas moins un des ouvrages les plus curieux qui aient paru depuis quelques années en Angleterre. La fable est vulgaire, romanesque, et contraste mal par ses impossibilités avec la sévérité ; la crudité, l’âpre saveur réelle de scènes populaires, des détails techniques, des récits de souffrance de misère et de révolte où l’auteur se complaît et où il excelle. C’est un livre dont l’ensemble ne vaut rien et dont chaque détail est excellent ; les épisodes n’y sont pas à leur place naturelle, s’entassent par momens et se pressent en trop grand nombre ; d’autres fois, les rêves y remplacent les faits, et les dithyrambes poétiques le récit ; tantôt l’intérêt languit, tantôt il éclate comme la foudre ou passe rapide comme un éclair éblouissant, mais qui ne dure pas. Tous ces défauts n’en sont pas moins effacés par le caractère de Sandy Mackaye ; ce caractère est un chef-d’œuvre et fait pardonner toutes les aberrations, toutes les colères, toutes les déclamations d’Alton Locke.

Nous voudrions donner, en terminant, une idée de cette faculté d’observation crue et pénétrante qui a laissé à toutes les pages d’Alton Locke une empreinte si profonde. Nous choisirons le portrait du sweater. Ce mot répond au mot français de marchandeur, mais il est plus énergique ( qui fait suer). Il semble créé pour s’appliquer à quelque être hybride qui tiendrait du vampire et de l’homme, du cauchemar et de la réalité. M. Kingsley, dans un pamphlet intitulé Cheap Clothes and.nasty nous explique la manière dont s’exerce cet infâme trafic. Il y à Londres deux espèces de tailleurs, les uns, les honorables, qui font travailler dans leurs établissemens et à de bons prix, les autres, qui n’ont qu’une boutique et qui font travailler par l’intermédiaire