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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/459

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Lorsque, après une longue maladie, il revient à lui, il aperçoit la noble Eléonore assise à son chevet. George est mort, mort d’une maladie contagieuse, causée par son habit de noces acheté chez l’infâme Downes. Lilian est donc libre ! Mais Éléonore lui fait entendre que Lilian n’est pas digne de lui, et l’engage à partir pour le Mexique en compagnie de Crossthwaite, qui a hérité du vieux Mackaye à la condition d’aller passer sept années en Amérique. Alton part ; mais sa santé s’est affaiblie sous le coup de catastrophes et de malheurs trop multipliés, et il meurt en vue de la terre du Texas. Voici son salut au Nouveau-Monde, qui est en même temps son dernier adieu à la vie :


« Oui, j’ai vu la terre. Comme une frange de pourpre au bord de la mer dorée de lumière, à l’heure où meurt le jour, je l’ai aperçu dans l’horizon lointain, ce jeune, libre, grand nouveau monde, avec ses arbres, ses fleurs, ses insectes ;

« Non, je n’atteindrai pas la terre ; : je sens qu’elle m’échappe et fuit devant moi. De jour en jour plus faible, avec des poumons saignans et des membres languissans, j’ai voyagé sur les invisibles sentiers de l’Océan. Le fer est entré trop profondément dans mon ame.

« Écoutez ! sur le pont, des vois joyeuses saluent leur future demeure. Riez, ô vous, heureux ! sortis de l’Égypte et de la terre de captivité, échappés à la solitude bruyante de l’esclavage et de la concurrence, des workhouses et des prisons, pour venir dans cette bonne et large terre où coulent des ruisseaux de lait et de miel, où vous vous asseoirez sous votre vigne et sous votre figuier, contemplant les figures de vos enfans, et voyant en eux non plus une malédiction, mais une bénédiction ! O Angleterre, dure patrie, quand donc rajeuniras-tu ? ô toi, solitude que l’homme a faite et non pas Dieu,… n’est-il pas écrit que les jours viendront où la forêt éclatera en harmonie, où le désert fleurira comme la rose ?

« Écoutez ! douces et claires au milieu du silence de la nuit, sur les vagues paisibles retentissent les notes du cor de Crossthwaite, ce cor, premier luxe qu’il se soit permis, luxe sans égoïsme, car la musique, comme le pardon, est deux fois bénie, et consolé à la fois

Celui qui la reçoit et celui qui la donne.


Il joue la marche des étudians allemands :

A toi ! à toi ! à toi,
Seigneur maître notre adieu !

« Peut-être est-ce un demi-reproche adressé à la pauvre Angleterre qu’il abandonne. Quel rythme glorieux ! comme il enflamme le cœur d’énergie ! comme il l’emplit de vie ! Oh ! si je pouvais écrire sur un tel rhythme un véritable chant du peuple, un chant qui renfermerait toutes mes espérances, toutes mes indignations, tous mes chagrins, qui serait digne d’être les derniers adieux du poète d’un peuple… car ce seraient mes dernières paroles !… eh bien ! graces à Dieu, je ne serais pas enseveli dans un cimetière de Londres !… C’est peut-être