Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/447

Cette page a été validée par deux contributeurs.



« — Crossthwaite, dit-il, prenez-moi ce garçon et tâchez d’en faire un tailleur. Tenez-le près de vous et piquez-le-moi avec votre aiguille, s’il va mal.

« Aussitôt après, il disparut par la trappe, et mécaniquement, comme dans un rêve, le m’assis à côté de l’homme auquel on m’avait confié et j’écoutai les instructions qu’il me donnait avec assez de bontés mais je ne restai pas deux minutes en paix. Aussitôt que le maître garçon eut, disparu, les conversations éclatèrent, et un grand jeune homme bouffi, au nez crochu, qui était près de moi, se mit à me crier dans les oreilles :

« — Eh bien ! petit, faites voir un peu l’air à votre monnaie et, payez votre entrée à l’hôpital de la consomption.

« — Que voulez-vous dire ?

« — Est-il innocent !… Montrez la monnaie et fendez-vous d’un pot d’half and half.

« — Je ne bois jamais de bière.

« — Alors continuez toujours ainsi, dit l’homme qui était à côté de moi. Aussi sûr que l’enfer est l’enfer, vous n’avez pas d’autre chance.

« La profondeur passionnée avec laquelle furent prononcées ces paroles me fit regarder celui qui me parlait ; mais l’autre aussitôt, se remettant à carillonner :

« — Vrai, vous ne buvez jamais, mon petit père Mathieu ? Vous apprendrez bientôt ici à le faire, si vous voulez digérer en paix.

« — J’ai promis d’ailleurs de rapporter à ma mère tout ce que je gagnerais.

« — Vraiment ! entendez-vous, mes pigeons, voici un gamin qui se propose d’entretenir la cuisine de sa maman.

« — La vieille n’en verra pas souvent de son argent, reprit un autre. Lorsque vous entrerez vos poches pleines à l’enseigne du Coq et de la Bouteille, mon agneau, il ne vous en restera pas grand’chose le dimanche matin.

« -… Eh bien ! dit le grand jeune homme puisque vous ne voulez pas payer le pot de bière, je le paierai, moi, voilà tout, et enfoncée la tempérance ! Courte et bonne, dit le tailleur. Allons, Sam, cours vite au Coq et à la Bouteille, demande un pot d’half and half, et qu’on le mette sur mon compte. »

Telle est l’entrée d’Alton Locke dans la vie, voilà les compagnons avec lesquels il devra vivre. Il passera du foyer froid de sa mère à ce grenier sordide, et de l’atmosphère morale desséchante où vit la vieille anabaptiste à cette atmosphère corruptrice, cynique et impie. Sa mère lui apprend que Dieu n’a pas d’amour pour lui, ses compagnons lui apprendront à se railler de sa mère : La vieille fanatique ne le jugerait, pour ainsi dire, pas digne de prier ; ses compagnons le jugent déjà en retard et le tiennent pour capable d’entrer dans la carrière de la débauche. Comment cet enfant ne donnerait-il pas dans tous les travers. Il commettra faute sur faute heureux s’il échappe au vice et au crime. Et cependant dans ce corps faible et malingre vivent des germes de piété, de bonté et d’intelligence, qui attendent un rayon de soleil pour éclore ; si ce coup de soleil se fait attendre trop long-temps, c’en est fait, tout sera ; éteint, car Alton n’a pas de puissance d’énergie,