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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/439

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modernes docteurs ! Chez nous, il n’en est pas ainsi : nos doctrines religieuses ou politiques ne repoussent pas toutes le socialisme ; on ne sait pas tout ce qui se cache de socialisme sous un certain catholicisme, sous un certain royalisme. Les imaginations et les souvenirs ; les regrets du passé et les aspirations délirantes, du présent ne sont pas si loin de s’entendre. Il y a du socialisme dans telle ou telle apologie des anciens ordres monastiques, dans telle ou telle réhabilitation du protectorat féodal. Ce sont là des chances favorables que le socialisme ne rencontrera jamais dans la vieille, libre et protestante Angleterre.

Quand bien même le socialisme serait dominant en Angleterre, quand bien même il aurait, comme en France, sa voix au parlement, il n’y aurait pas à s’exagérer le danger ni à craindre pour les destinées de l’empire britannique. On peut presque avancer que le socialisme lui-même ; s’il triomphait de l’autre côté du détroit, tournerait au profit et à la gloire de l’Angleterre, tout mauvais, et corrompu qu’il soit. Heureuse Angleterre ! il n’y a pas un fou, un rêveur dont les prédications lunatiques où les excentricités splénétiques ne lui aient procuré honneur et profit. La folie de ses enfans les plus désordonnés lui rend des services que la France demanderait en vain à la sagesse de ses esprits les mieux intentionnés ; elle lui profite et sert à sa grandeur. Sir James Brooke, affligé d’un spleen trop prolongé, s’embarque pour l’Inde et se fait couronner radjah ; mais il sert d’agent diplomatique au gouvernement anglais. George Borrow trouve bon de rester en prison malgré le gouvernement espagnol, et il fournit à l’Angleterre l’occasion de faire sentir à l’Espagne le poids de l’influence britannique. Il n’est pas jusqu’à un Pacifico ou un Finlay qui ne serve à lord Palmerston à étendre l’influence anglaise et à nouer ses filets diplomatiques. S’il y a dans le monde un pays où le socialisme soit peu dangereux, et même où il puisse faire quelque bien, à coup sûr c’est l’Angleterre. Des esprits élevés comme Carlyle, Dickens ou Disraëli, des écrivains de talent comme miss Martineau et l’auteur d’Alton Locke s’en emparent, lui enlèvent ses dents venimeuses et s’en servent comme de moyens politiques pour appeler l’attention du gouvernement sur les souffrances du peuple. Là ce ne sont pas des mains incendiaires qui se chargent de décrire les misères populaires, ce ne sont pas des bouches perverses qui s’adressent à l’aristocratie l’injure à la bouche ; les classes laborieuses ont pour organes des écrivains distingués, de respectables clergymen, des médecins célèbres, des économistes comme M. Mill des membres du parlement, et même des ouvriers pleins de talent, de sincérité, de droiture, un Ebénézer Elliott par exemple, ou encore, malgré ses violences trop fréquentes, l’auteur du Purgatoire des Suicidés, Thomas Cooper, le cordonnier chartiste.

M. Ledru-Rollin s’est beaucoup trop hâté d’annoncer la décadence de