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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/397

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n’hésiteront jamais entre cette vierge qu’on appelle la conscience et cette prostituéequ’on appelle la raison d’état [1]. »

La réhabilitation du faux en morale, comme en littérature et en politique, serait-elle donc décidément prise au sérieux par l’école de romanciers et de poètes qui s’est formée à la suite de M. Hugo ? Il est certain que la poétique littéraire de cette école, en subordonnant l’indépendance de la pensée au mécanisme de l’expression, le sentiment intime à l’effet extérieur, va directement contre le culte du beau et du vrai, dans l’ordre littéraire comme dans l’ordre moral. Parmi les romans où la triste influence de cette poétique se fait sentir, nous ne nommerons la Dame aux Camélias de M. Alexandre Dumas fils [2] que pour signaler l’idée première dont s’est inspiré l’auteur, et qui appartient de droit à M. Hugo, c’est-à-dire la réhabilitation de la courtisane par l’amour, la Marie Duplessis de M. Dumas forme le vrai pendant de Marion Delorme. Drame et romans peuvent quant à l’intention, se résumer également par ce vers célèbre :

Et l’amour m’a refait une virginité.

Une autre misère de l’école de M. Hugo, à laquelle M. Damas fils n’a pas eu le bon goût de se soustraire, c’est de prendre en pitié grande le sort que certaines femmes se bâtissent à plaisir de leurs propres mains par caprice, de paresse et de vanité, alors qu’on passe indifférent devant l’infortune imméritée d’honnêtes mères de famille. Ce travers me rappelle le trait impudent de la femme d’un chef breton, Arghetecox, qui se trouvait à Rome sous le règne de Sévère. Convaincue d’adultère, aux reproches de la princesse Julie elle répondit sans se déconcerter : — Nos Britannicœ cum optimis viris consuetudinem habemus, at vos Ramanas perdissimus quisque occulte constuprat ; — nous, Bretonnes, nous fréquentons hardiment avec les meilleurs, mais vous, Romaines, l’homme le plus décrié vous agrée qui se cache. »

Par l’étrangeté des sujets, les Contes de M. Champfleury [3] appartiennent aussi à l’école de M. Hugo ; mais l’auteur s’en écarte par le soin sérieux qu’il apporte à peindre apporte à les objets et les personnes. Avec des dons d’imagination humoristique et une nature que le fantastique attire, il a un grain d’esprit observateur que n’aurait pas dédaigné Stendhal. Il est le réaliste de la fantaisie, et on ne peut lui reprocher que de prendre ce rôle trop au sérieux y a chez lui une affectation de trivialité qui souvent dégénère en cynisme. Qu’il évoque sournoisement des ridicules ou décrive avec amour la souffrance, sa moquerie est aigué et perçante, ses pleurs font l’effet de l’acide sur la plaie saignante, ils creusent dans la douleur. On y reconnaît le désir curieux d’étudier les maux et les vices plus que l’ardent dessein de les guérir, quelque chose d’analogue à une froide passion d’anatomiste armée de la loupe et du scalpel. Les Profits de Bourgeoisies et par endroits, la Grandeur et Décadence

  1. Douze discours, 15 boulevard des Italiens.
  2. 1 vol. in-18, chez Cadot, rue de la Harpe.
  3. 1 vol. in-18, chez Michel Lévy frères, 2 bis rue Vivienne.