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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/396

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instrumens d’échange où de crédit qui lui manquent. — M. Rossi avait prévu l’objection. La monnaie se prête à un double office, qu’elle accomplit merveilleusement : commune mesure des choses, elle est en même temps signe et valeur. Les billets d’échange, signes représentatifs d’objets sans rapport certain de valeur, le papier de crédit, simple créance qui n’a de prix que par sa garantie, ne remplissent pas les mêmes conditions. Cependant M. Rossi ne méconnaît ni les souffrances qui réclament allégement, ni les situations qui pourraient être améliorées. Il sait ce qu’a de précaire et de dépendant la situation de l’ouvrier il déplore les sinistres qui frappent le capital et en rendent l’emploi hasardeux ; il a vu avec douleur les misères que l’industrie en marchant laisse sur sa route, et a des maux réels ses bons conseils pas plus que ses sympathies ne font défaut. Une plus large application du système de l’assurance mutuelle devrait, selon lui, être appelée à garantir l’usage périlleux du capital ; l’association volontaire lui paraît offrir à l’ouvrier un noble moyen d’affranchissement. Quant à la question du soulagement fraternel des misères, question morale et religieuse et nullement économique, M. Rossi la signale aux cœurs compatissans et ne la discute pas. Singulièrement habile à délimiter ainsi les domaines divers sans les isoler, esprit finement analytique, quoique fort apte aux généralisations, M. Rossi, par ce trait particulier, se distingue de l’école doctrinaire avec laquelle il eut des rapports d’amitié et de sentiment politique, et ce n’est pas là qui jamais eût songé à transporter après coup les préoccupations du publiciste dans les récits de l’historien.

Un lien plus visible qu’on ne croit unit toutes les choses d’une époque : quand la science chez un esprit aussi ferme, que M. Guizot se laisse envahir par la politique, tenez pour certain que l’invasion a eu lieu sur d’autres points. Voici M. Victor Hugo, par exemple, qui s’érige en tribun ! On connaît le procédé de M. Hugo en poésie : des lois d’observation formant le code du goût, il n’a retenu qu’un précepte, et le plus grossier, le saisissant effet des oppositions brusques ; les tropes familiers à la poésie, il les a réduits à un seul, l’antithèse ; puis, suppléant au défaut des moyens par l’emploi répété de la même figure, il a mis l’antithèse partout, dans les idées et dans les mots, dans les images et dans les choses. Ce n’était pas assez, il importait de lui donner ame et mouvement. Alors sont venus des drames et des romans dont les personnages agissent les uns vis-à-vis des autres comme autant d’antithèses vivantes, et, triomphe du procédé, se font à eux-mêmes l’antithèse ! Il semble que, parvenu à ce sommet, pour nous servir de la langue, du maître, le système, lassé enfin, dût s’arrêter ; point : la mission du poète a défaut elle l’avenir encore : après le sacerdoce de l’art, la papauté de l’intelligence. En d’autres termes, M. Hugo a passé de la fantaisie littéraire à la fantaisie politique, et rien de plus étrange que la langue du poète des Orientales appliquée à la discussion des affaires. La rhétorique de M. Hugo n’a qu’un trait pour chaque question, mais ce trait-là suffit. — S’agit-il de la peine de mort ? « le lendemain du jour où il avait brûlé le trône, le peuple voulut brûler l’échafaud. » - Discute-t-on la liberté, d’enseignement ? « Le parti clérical s’imagine que la société sera sauvée parce qu’il aura mis un jésuite partout où il n’y a pas un gendarme ! » - La loi de déportation enfin occupe-t-elle l’assemblée nationale ? « je suis de ceux qui