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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/392

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époques d’agitation et d’inquiétude, où les autres genres littéraires luttent à grand’peine contre l’indifférence du public. Tandis que la révolution de février mettait en désarroi la poésie et le roman, elle rendait une vie nouvelle à l’histoire, elle éclairait d’une étrange et vive lueur des figures, des événemens, qu’on ne peut bien comprendre qu’à la condition d’avoir vécu dans une période révolutionnaire. Il a été ainsi donné à la plupart des historiens, des publicistes politiques, de n’avoir point à rompre avec la direction de leurs travaux, et de marcher tout simplement dans la voie qu’ils avaient ouverte pour se rencontrer avec le courant de l’opinion, souvent avec les sympathies de la foule ; mais, si cette position avait ses avantages, elle n’était pas sans inconvéniens. Si les faits du passé, soumis à une sorte d’interprétation contemporaine, ont pu gagner en relief et en animation, l’histoire n’a-t-elle pas perdu un peu de sa dignité sévère ? Pour ne citer qu’un exemple, les nombreux récits de la révolution française publiés depuis quelque temps satisfont-ils bien à ces hautes conditions de gravité, de sérénité, d’exactitude parfaite, que l’historien ne peut négliger sans s’interdire les succès durables ?

S’il est de notre temps un esprit préparé à comprendre, à remplir ces conditions, c’est assurément M. Guizot. On ne peut contester à ses études sur Monk et sur Washington, [1] le caractère élevé qui convient à l’histoire : nous ne voudrions pas affirmer pourtant, que le mérite historique ait été pour beaucoup dans l’intérêt qui s’est attaché récemment à la réimpression de ces deux études ; c’est encore un reflet de ses préoccupations, de ses doutes, de ses craintes, que le public y a cherché. Resterons-nous en république, et, en ce cas, quel genre de république devrons-nous adopter ? Retournerons-nous à la monarchie au contraire, et sur quelle base la fonder alors pour lui donner force et durée ? Le hasard a voulu que le Washington de M. Guizot semblât à la première question une réponse indirecte, et, que son Monk parût indiquer une solution pour la seconde. Habitué dès long-temps à tirer du passé l’horoscope de l’avenir, à chercher les destinées de son pays dans des annales étrangères, M. Guizot n’était que trop disposé à rapprocher les situations, à presser les rapports, à faire passer sous nos yeux les événemens accomplis comme les tableaux anticipés des événemens futurs. Dans les préfaces qu’il a placées en tête de la nouvelle édition de Monk et de Washington, M. Guizot se défend, je le sais, de toute intention d’assimilation mais n’est-ce point là quelque chose comme une précaution oratoire ? Ne dit-il point, à propos de l’étude sur Monk : « En 1837, elle avait un intérêt purement historique ; évidemment elle en a un autre aujourd’hui ?

Malgré le témoignage de M. Guizot, nous ne pouvons nous défendre de quelque méfiance pour les inductions historiques, tirées de peuple à peuple. Ces inductions suppriment trop souvent les différences natives de génie qui font l’individualité des races, les différences d’idées et de but qui créent les individualités nationales. Or, rien de plus opposé, quant au caractère et aux desseins, que la race anglaise où anglo-américaine et la race française. Tenons donc pour certain que la république originale des Anglo-Américains pas plus que la monarchie

  1. 3 vol. in-8°, chez Didier, 35 quai des Augustins.