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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/388

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Nous ne quitterons point les choses d’Angleterre sans parler d’un épisode qui a eu dans ces derniers jours quelque retentissement. À mesure que le temps approche où le palais de cristal va recevoir la visite de tout l’univers, les bonnes gens de Londres s’alarment instinctivement de cette affluence d’étrangers, et les préjugés ultra-nationaux de la multitude bourgeoise entrent en un conflit assez piquant avec le sentiment des devoirs de l’hospitalité. Ces accès de mauvaise humeur qui saisissent parfois John Bull à la pensée de l’invasion dont il est menacé dans son chez lui le rendent plus accessible aux ennuis que lui cause depuis long-temps la turbulence des réfugiés politiques. Il y a plus d’un honnête Londaner qui rêve parfois maintenant de quelque gigantesque complot ourdi par ces réfugiés à l’ombre de la protection anglaise non pas seulement contre les gouvernemens du continent, mais contre l’Angleterre elle-même au sein de l’Angleterre. La foire universelle, the woold’s fair, serait un moment formidable pour la paix publique, si les conspirateurs de tous les pays profitaient de l’occasion, pour venir se concerter avec les hôtes indisciplinés du peuple anglais, si tous ensemble mettaient le feu aux élémens corrompus et inflammables de la société britannique. Un journal américain semblait l’autre jour s’amuser à rembrunir encore cette sombre perspective. Le cousin Jonathan n’assistera pas sans jalousie aux merveilles de la grande exposition de Londres ; il ne serait pas trop fâché qu’il y eût un revers à la médaille, et ce revers, il le représente d’avance à sa guise avec cet incroyable sang-froid qu’on apporte de l’autre côté de l’Atlantique dans les plaisanteries du plus haut goût : « Il va probablement partir de New-York sous peu de jours, dit le Weekly Herald, un vaisseau chargé des plus intéressans spécimens de philosophie et de socialisme qu’aucun pays ait jamais produits. Une députation de socialistes américains bourrés de toutes les matières incendiaires du républicanisme rouge, du chartisme et de l’anti-rentisme, tiendra le premier rang parmi les agitateurs qui vont s’amasser à Londres pendant l’été… La Grande-Bretagne est déjà profondément agitée par la question catholique ; la faim est toujours aussi pressante et aussi mal rassasiée dans les districts manufacturiers ; après la faim, la révolte. La Cité de Londres contient une population de cinquante mille individus de tous points pareils à ceux qui ont pris les Tuileries d’assaut : et jeté dans les fers ou sur l’échafaud la famille royale de France. Rien donc de plus facile pour les conspirateurs européens que d’organiser une descente à Manchester, qui les recevrait à bras ouverts… Nous savons de bonne source qu’un certain nombre d’hommes importans à Liverpool méditent sérieusement d’affranchir leur pays de tout le mécanisme compliqué du gouvernement oppressif de Londres. Ce projet embrasserait l’idée d’une nouvelle république dont Liverpool, le Lancashire et le pays de Galles seraient le noyau, etc., etc. »

Nous citons exprès ce grand humbug américain pour faire plaisir à M. Romieu, ou plutôt pour lui donner le dépit de n’en avoir pas encore inventé de cette force. Quant nous craindrions d’être regardés comme les dupes ou les compères du drolatique prophète, si nous prenions plus au sérieux des inventions qui sont si bien dans le goût des siennes. Nous n’avons pas la moindre anxiété sur la paix intérieure de Londres et de l’Angleterre pendant l’exposition.