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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/378

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une loyale conscience, les progrès d’une situation dont le dénouement n’est dans la main de personne.

Et cependant combien il s’en faut que ce soit là un métier d’automates et combien il est nécessaire d’y apporter de résolution de consistance morale, soit pour l’entreprendre, soit pour le mener à bonne fin ! Ce n’est pas assez que le métier de ministre ainsi entendu n’ait guère de séductions attrayantes ; les temps sont faits et les régions parlementaires sont disposées de telle sorte que ceux qui l’acceptent par devoir ont à braver un véritable, interdit. Nous avons vu l’instant où il paraissait définitivement impraticable d’arriver à la formation d’un cabinet. Les ministres transitoires avaient très bonne envie de s’en aller ; tous les gens sensés et désintéressés, qui restent en dehors des coteries déploraient amèrement la faiblesse croissante du pouvoir et s’indignaient de le voir traîner une existence équivoque dans des conditions si précaires. Mais que voulez-vous ? Il est des partis pris que rien ne touche. Il est des parlementaires héroïques qui, sous prétexte de venger l’honneur du parlement, auraient volontiers laissé dépérir jusqu’au bout le parlement lui-même. On ne figure point l’empire que peuvent exercer dans des passés aussi étroites certaines natures tracassières et cassantes qui reviennent toujours à la charge, qui poussent droit devant elles au risque de tout rompre, excepté leur orgueil, lequel ne rompt jamais. Il faut leur céder et leur céder encore ; ces esprits-là s’attachent à vous et ne lâchent plus ; ils vous noieront, mais, soyez tranquille, ils se noieront avec vous. Leur activité narquoise et chagrine multiplie les obsessions ; ils écriront billets sur billets ; ils useront à courir après vous leurs souliers ou leurs chevaux, le tout, bien entendu, non parce qu’ils vous aiment (ils ne se donnent pas même la peine de vous le faire croire), le tout pour le service de cette âpre passion qu’ils mettent à jouer le jeu de la politique, et qui ne vieillit jamais chez eux, même en vieillissant dès leur jeunesse le visage où elle est incrustée. Ce sont de ces personnes qui se frottaient les mains dans lest couloirs et dans la salle des conférences en répétant sur tous les tons : — Le ministère n’est pas fait, le ministère ne se fera pas ! Avaient-elles par hasard un ami inscrit sur quelque liste, avec quelle ardeur elles le prêchaient jusqu’à ce qu’il eût biffé son nom, et comme ensuite elles triomphaient dans la naïve expansion de ces bizarres vanités de joueur opiniâtre, comme elles triomphaient de tenir en échec : toutes les combinaisons de portefeuille, comme elles couraient d’un pied léger semer la bonne nouvelle : — Je vous l’avait bien dit, le ministère n’est pas fait !

L’alarme cependant gagnait le pays ! c’est un symptôme malheureusement trop constaté que les travaux ont partout beaucoup diminué ; les dérangemens de la machine politique se communiquent plus que jamais dans toute la machine sociale, et puis le public se demandait si c’était dorénavant la loi des pouvoirs de l’état de se paralyser toujours à force de mutuelles défiances. L’indifférence et le doute du public atteignaient plus directement chaque jour le peu qui reste en France pour représenter une autorité ou une liberté. Qu’importe ? on avait une décision arrêtée, on voulait dicter de strictes conditions, les dicter, c’est le mot, au pouvoir exécutif, et le contraindre à les subir sous peine de n’avoir pas de ministres. Vainement celui-ci acceptait quiconque lui était proposé et n’élevait pas de difficultés contre les personnes ; on voulait une