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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/373

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Je laissais s’en aller mon bateau nonchalant
Sous l’abri du fayard et du peuplier blanc.
Le baume, les orchis et la menthe sauvage
Parfumaient les talus qui bordent le rivage ;
Les mouches coquetant dans leur robe d’azur,
L’agile demoiselle au corsage d’or pur,
Auprès des papillons émaillés de topaze,
Se miraient à fleur d’eau sur leurs ailes de gaze ;
Le beau martin-pêcheur passait comme un éclair
Avec des cris aigus et rasait le flot clair ;
Les merles insolens, gorgés de rouges baies,
Comme des écoliers sifflaient le long des haies,
Et la bergeronnette au plumage moiré,
Trottait d’un pied léger sur le sable nacré.
Et moi tout enivré de l’émotion pure
Que verse dans mon cœur l’aspect de la nature,
Admirant le beau jour, respirant les odeurs
Qui s’échappent de l’eau, des arbres et des fleurs,
Regardant se mouvoir dans l’ombre et la lumière
Tout ce monde joyeux qu’attire la rivière,
Je suivais, sans que rien interrompît leur cours,
Les rêves enchantés de mes jeunes amours.

Pendant que mon bateau descendait sans secousse,
Traînant ses avirons dans les joncs et la mousse,
J’aperçus tout à coup au détour du ruisseau
Une femme rêveuse assise au bord de l’eau.
Comme tu tressaillis, ô mon cœur ! — C’était elle,
Celle dont la beauté trouble mon sommeil, celle
Qui retient ma pensée enchaînée à ses pas,
Et qui m’a pris mon ame, et ne s’en doute pas !
Elle me reconnut et m’appela du geste.
Je n’avais pas touché le bord, que d’un pied leste
Elle franchit l’espace avec un cri joyeux ;
Un plaisir enfantin animait ses beaux yeux ;
La barque sous le choc avait quitté la rive,
Déjà sa belle main tient la barre captive :
— Allons ! ramez ! dit-elle - Et voilà le bateau
Qui relève sa proue et part comme un oiseau.

Les arbres des forêts que le ruisseau traverse,
Le rivage, les joncs couraient en sens inverse
Chaque fois que la rame, au murmure de l’eau,