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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/330

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« Avec quelle rapidité les opinions se transforment ! il y a trois ans, M. de Radowitz était l’homme le plus détesté de la Prusse ; à Francfort, il a eu l’estime de tous ; à Erfurt, sa situation était pitoyable de toutes manières ; dans les derniers temps ; avant son entrée au pouvoir, les sentimens se partageaient pour et contre ; il y a quinze lorsqu’il tomba du ministère, il passait pour le martyr d’une pensée généreuse, et voilà qu’aujourd’hui il encourt de nouveau les disgraces de l’opinion. On l’a trop surfait en bien ou en mal ; il a toujours été mal jugé. » Vers le même temps, les journaux publiaient une lettre que Frédéric-Guillaume IV lui écrivait le 5 novembre :


« Sans-Souci, 5 novembre 1850, six heures du soir.

« Vous sortez à peine d’ici, mon cher ami, mon ami très aimé, et déjà je prend la plume pour vous adresser une parole d’affliction, de fidélité et d’espérance. J’ai signé l’arrêté qui vous enlève le ministère des affaires étrangères, et Dieu sait si mon cœur n’était pas accablé ! J’ai dû faire plus encore, moi votre ami fidèle ; devant mon conseil assemblé, j’ai approuvé la résolution que vous avez prise de quitter les affaires, je vous en ai loué publiquement. Cela seul dit tout et peint ma situation d’une manière plus poignante que ne pourraient le faire des volumes. Je vous remercie du plus profond de mon cœur pour vos travaux au ministère ; votre ministère, mon ami, a été l’ingénieux et magistral accomplissement de mes desseins et de mes volontés. Ces desseins, ces volontés se fortifiaient au près des vôtres, car nous avons toujours pensé et voulu de même. Malgré toutes nos tribulations ; ce fut là un beau temps, une belle heure dans ma vie, et, tant qu’il me restera un souffle, j’en remercierai le Seigneur que nous reconnaissons tous deux et en qui nous avons placé tous deux notre espérance. Que le Seigneur dieu vous accompagne ; qu’il daigne, dans sa grace, rapprocher un jour nos chemins ; que sa paix vous garde, vous environne et vous bénisse jusqu’à l’heure du revoir ! C’est l’adieu de votre ami éternellement fidèle.

FRÉDÉRIC-GUILLAUME. »


Le jugement que je viens de citer et cette touchante lettre du roi de Prusse résument d’une façon complète l’opinion qu’on doit se faire de M. de Radowitz. Ce n’est pas, certes, un personnage ordinaire, celui qui a su inspirer une amitié si haute, celui dont la retraite ; acceptée en pleurant comme un sacrifice, a été l’occasion de ces belles paroles, le motif de ces tendres et douloureuses plaintes. D’un autre côté, l’isolement où se trouve M. de Radowitz au milieu des partis qu’il a quittés et recherchés tour a tour, les embarras du jugement public à son égard, l’impossibilité de le connaître et de le définir en toute sûreté, tout cela nous révèle combien cet esprit doué de facultés brillantes était peu préparé cependant à sa laborieuse mission. Ce qui lui a manqué avant tout, ses écrits et ses actes le démontrent, c’est la simplicité, sans laquelle ni la science n’est efficace, ni la volonté n’est puissante ; c’est