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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/308

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discussion avec l’absolutiste Oeder et le libéral Crusius, remarque qu’il lui arrive sans cesse de paraître révolutionnaire aux uns et obscurantiste aux autres. Ce résultat est inévitable ; son esprit ne sait pas se décider, et cette haute impartialité qu’il affecte, cette conciliante synthèse au sein de laquelle il espère anéantir tous les contraires, n’est que le rêve d’une intelligence plus accoutumée aux méditations solitaires qu’au maniement des hommes. Ces deux reproches, d’ailleurs ne l’effraient pas il sait bien qu’il ne se laissera jamais séduire par la passion révolutionnaire ; il sait aussi que nul n’est plus attaché que lui à tout ce qui peut affranchir et ennoblir l’ame de l’homme ; il veut la liberté, il veut l’ordre ; et, grace à sa confiante imagination, il aperçoit ces deux élémens associés dans le plus harmonieux des mondes. Qu’on serait heureux de vivre dans cette cité idéale ! Quelle monarchie merveilleusement réglée ! Quelle fidélité au passé ! Quelle intelligence du présent ! et comme elle inspirerait de confiance, pour peu qu’on en comprît le mécanisme ! M. de Radowitz sent bien lui-même tout ce qui lui manque, et il se peint dans ses dialogues avec une franchise singulière ; tantôt il donne des explications où les brillantes promesses, à défaut de bonnes raisons, charment et convertissent miraculeusement ses adversaires ; tantôt aussi il nous montre leur résistance et semble confesser ingénument qu’ils n’ont pas tort. Lorsque pressé par les objections, il se résume en ces termes : « Si j’avais le droit de conseiller les gouvernemens, je leur dirais de combattre la fausse liberté au moyen de la liberté véritable, » son interlocuteur a raison de lui répondre en souriant : « Avouez que ces conseils de sibylle ne leur feraient pas grand bien, et veuillez avoir la bonté, je vous pris, de quitter le ton sentencieux des oracles pour descendre à la vulgaire réalité des choses. »

Mais ce qui nous intéresse surtout ; dans l’ouvrage de M. de Radowitz, c’est sa manière d’entendre l’unité de l’Allemagne, ce sont les projets qu’il expose pour la réforme de la confédération. Dans son rôle public d’homme d’état, M. de Radowitz n’a guère eu à traiter que cette seule affaire, la plus grave de toutes et la plus périlleuse. C’est pour la résoudre qu’il a fondé tout un ensemble d’institutions extraordinaires : l’union restreinte, le collège des princes et le parlement d’Erfurt. C’est pour mener son œuvre à bonne fin qu’il est sorti de l’obscurité mystérieuse où il se plaisait dans les conseils particuliers du roi et qu’il est devenu ministre. C’est enfin par sa solution, aventureuse de ce problème terrible qu’il a été renversé du pouvoir, après avoir tiré l’épée de la Prusse et amené l’Allemagne entière sur les champs de bataille. Sachons donc ce qu’il pensait là-dessus en 1846. Ce passage est le plus vif du livre ; l’entretien, ordinairement si grave, prend tout à coup des allures passionnées ; au milieu de l’échange des