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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/303

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On saurait nier qu’il n’y ait une certaine grandeur dans ces théories. Ce n’est pas sans doute la grandeur passionnée, l’audace irritante de M. Joseph de Maistre ; ce n’est pas un défi superbe jeté à la civilisation et à l’histoire ; M. de Radowitz ne vient pas insulter le genre humain, parce qu’il a abandonné sans retour les voies de la théocratie, et son catholicisme ne porte pas l’empreinte de l’homme qui a célébré la mission divine du bourreau ; la grandeur de son système consiste dans cette sorte d’extase, dans cette fervente, et sublime aspiration vers un idéal impossible. S’il fallait chercher un précurseur à M. de Radowitz parmi les téméraires esprits qui ont voulu mettre une digue au cours de la raison générale et restaurer les choses mortes, ce n’est ni à M. de Maistre ni à ses pâles copistes, c’est à Fénelon qu’il faudrait le comparer il en a la douceur, la grace, les subtilises et les chimères. Ses théories mêmes, quoique dans une époque toute différente et dans des circonstances si nouvelles, ne sont pas sans ressemblance avec celles de l’archevêque de Cambrai. Il voudrait, comme lui, un retour à la monarchie féodale, et il préfère à la liberté de esprit moderne la fausse liberté, la liberté privilégiée du moyen-âge ; il a enfin, comme son modèle, un élève dévoué qu’il a formé tout exprès pour le trône, et, si, Fénelon n’a pu faire avec le duc de Bourgogne l’essai de ses ambitieuses doctrines, l’ami de Frédéric-Guillaume. IV (faut-il dire s’il fut plus heureux !) a pu tenter à ses risques et périls cette solennelle expérience.

Cette douceur conciliante de M. de Radowitz donne un charme particulier au plus important de ses ouvrages, à celui où il expose : ses théories complètes sur l’état et la religion, sur la réforme de la diète, sur le rôle de l’Allemagne en Europe et les transformations qu’elle doit subir. C’est vers 1846 que M. de Radowitz le publia Envoyé en 1836 auprès de la diète, il avait été nommé, depuis l’avènement de Frédéric-Guillaume IV (1840), chargé d’affaires à Carlsruhe ; c’était un moyen pour lui de ne pas s’éloigner de Francfort, où l’appelaient souvent ses fonctions de plénipotentiaire militaire ; et qui était toujours le centre de son activité ; l’objet constant de ses préoccupations et de ses efforts. De 1840 à 1846, M. de Radowitz est sans cesse occupé de la réforme de la diète : il entretient sur ce point les espérances et l’ambition du roi, il engage des négociations avec l’Autriche ; mais l’impassibilité de M. de Metternich, déjoue sans bruit les tentatives timides de l’ami de Frédéric-Guillaume IV. C’est au milieu de ces préoccupations que M. de Radowitz écrivit et publia en 1846 ses Entretiens sur l’État et l’Église.

Ce sont seize dialogues pleins de finesse, de grace, d’émotion même qui reproduisent en petit les polémiques philosophiques et religieuses de notre temps. Résumer fidèlement dans un paisible entretien les bruits de la place publique, faire apparaître dans un cadre gracieux