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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/299

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se rapportent à l’art de la guerre, il préparait déjà ces ouvrages qui ne donnent pas sans doute une idée complète de l’étendue de son esprit, mais qui indiquent bien l’élégante variété de la distinction parfaite de ses travaux. M. de Radowitz fut exilé de la Hesse en 1823 et cette disgrace est pour lui un beau titre. On ne sait pas assez à quelles brutalités honteuses, à quels excès d’insolence et de cynisme osent se porter plusieurs des petits princes allemands ; la Hesse électorale, on peut le dire, est depuis deux siècles le pays le plus tristement gouverné de toute l’Allemagne. L’électeur Guillaume II, monté sur le trône en 1821 et marié à la sœur du roi de Prusse Frédéric-Guillaume III, étalait impudemment les désordres de sa conduite. Une de ses maîtresses, qu’il avait fait comtesse de Reichenbach, était la Dubarry de ce petit état, et l’électeur voulut obliger la princesse sa femme à recevoir l’aventurière à sa cour. Fille et sœur de roi, la princesse n’avait pas besoin qu’on lui apprît ce qu’elle se devait à elle-même ; mais, au milieu des intrigues d’une telle cour, sous le joug de cette vulgaire tyrannie, elle cherchait autour d’elle une amitié sûre qui pût entretenir son courage. M. de Radowitz était au premier rang dans l’estime de tous ; la gravité de sa vie commandait le respect, comme sa loyauté inspirait la confiance : c’est dans les conseils de ce sévère jeune homme qu’elle chercha un soutien. Un courtisan eût décliné ce périlleux honneur ; M. de Radowitz, si plein d’hésitations et de mystères dans les choses politiques, n’hésite jamais quand la dignité morale est en jeu ; il parla, et ses conseils furent tels, on le pense bien, qu’il dut quitter aussitôt le service de l’électeur. Disgracié dans la Hesse pour un motif si honorable, le jeune officier d’artillerie n’avait pas besoin d’introduction pour être accueilli avec empressement à Berlin : Frédéric-Guillaume III le reçut comme un ami.

M. de Radowitz avait à peine vingt-six ans quand il entra au service de la Prusse. Nommé capitaine d’état-major, il fit en peu de temps une fortune rapide, parfaitement justifiée aux yeux de l’armée par des connaissances spéciales et une remarquable activité. Plusieurs ouvrages de mathématiques, des traités d’algèbre et de trigonométrie, qu’il publia vers cette date, fixèrent l’attention des savans, et le désignèrent pour les postes les plus élevés ; il eut bientôt une place dans le conseil supérieur des études militaires, et en 1830 il était chef de l’état-major de l’artillerie. Deux années auparavant, il avait épousé le comtesse Marie Voss, dont le père, M. le comte Voss, occupe une place, éminente dans la diplomatie prussienne. C’est aussi à cette époque que commence son intime amitié avec le prince royal aujourd’hui Frédéric-Guillaume IV. Bien des ressemblances les unissaient ; doués tous deux d’une intelligence brillante, sympathique, aussi éprise des beaux-arts que des sévères travaux de l’esprit, ils étaient rapprochés par un lien plus puissant encore, par une entière communauté