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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/294

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au lieu de sentir, voilà des obstacles immenses que nos poètes ont à vaincre. S’ils y réussissent leurs efforts ne sont guère appréciés par les gens du métier, quand l’esprit de coterie ou la jalousie ne s’en mêlent pas. Je ne prétends pas réhabiliter le style culto, je ne cherche qu’à me l’expliquer. Je crois qu’il ne fut qu’une forme, appréciable à des esprits plus littéraires que ceux d’aujourd’hui. La poésie change de forme tous les siècles, et je me demande ce que pensera la postérité du luxe d’images qu’on entasse volontiers à présent dans le style moderne. Peut-être bien que dans un siècle d’ici on donnera à ce style un nous ridicule, comme on en a donné aux vers de Lope de Véga, et les critiques d’alors diront : Sed nunc non erat hie locus. Le goût moderne pour la réalité et pour l’illusion tend à chasser le vers de la scène. Je ne sais s’il y a lieu de le regretter beaucoup, mais je crains que cette révolution, qui me paraît menaçante, ne soit après tout funeste à la littérature. À force de rechercher le naturel, nous pourrions bien en être réduits à une espèce de pantomime sans développemens et sans style, où toute la gloire appartiendra aux acteurs et aux machinistes. C’est ainsi qu’a fini, dit-on, le théâtre antique.

Le plaisir de parler d’un pays et d’une langue que j’aime m’a souvent entraîné loin de mon sujet. Je crains, en finissant, d’avoir été un peu sévère pour M. Ticknor, et peut-être lui ai-je demandé un autre ouvrage que celui qu’il a voulu faire. Il y a bien des manières d’écrire l’histoire. M. Ticknor s’est piqué seulement de n’omettre aucun fait, aucun personnage. Réserve ou bien oubli de sa part, il ne faut pas chercher dans son livre d’aperçus d’ensemble, de jugemens originaux, encore moins une étude de littérature comparée. En revanche, c’est un excellent dictionnaire, un livre éminemment, utile à posséder dans sa bibliothèque. Il renferme de très bonnes notices biographiques sur les auteurs espagnols et de nombreuses analyses qui dispenseront souvent de recourir aux originaux. Je ne dois pas oublier des traductions assez étendues que M. Ticknor a faites avec beaucoup de goût pour donner de la langue anglaise et au talent de l’auteur à la manier, ces traductions sont d’une fidélité et d’une élégance remarquables. Le rhythme, le mouvement, la grace du tour, sont reproduite avec autant d’exactitude que de bonheur.


PROSPER MERIMEE.