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dépravation du goût comme d’une épidémie dangereuse pour le pays, et ils demandèrent, mais inutilement, que tous les livres de chevalerie fussent recherchés et livrés aux flammes. On comprend qu’un engouement si général ait été suivi d’une réaction ; et Cervantes eut la gloire de la provoquer. Tout cela n’a rien qui nous doive étonner nous autres Français du XIXe siècle. Rappelons-nous quel poids nous fut ôté de dessus la poitrine, et de quel appétit nous déjeunâmes le matin où le Journal des Débats nous apprit que Monte-Cristo était sorti sain et sauf de son sac. N’entendons-nous pas dire tous les jours que les dames qui enfreignent l’article 212 du Code civil y ont été entraînées par la lecture des romans ? Enfin l’assemblée nationale n’a-t-elle pas décrété naguère, non pas, qu’on brûlerait les feuilletons (la constitution le défend), mais qu’il en coûterait 1 centime de plus pour timbre aux éditeurs. Pour que la ressemblance soit complète, il ne manque plus à notre époque qu’un Cervantes. En Espagne, il fit une cure radicale. Depuis 1605, date de la première édition du Don Quichotte, nul roman de chevalerie ne vit le jour, et ceux qui faisaient auparavant les délices du public passèrent chez l’épicier, ou furent abandonnes aux rats.

Le roman a précédé, le drame en Espagne, et l’a pour ainsi dire introduit dans les mœurs. M. Ticknor a raconté d’une manière très attachante l’origine et les premiers essais du théâtre, qu’il fait remonter jusqu’à l’apparition des antiques pastorales ou romans dialogues. Son développement fut rapide ; car, moins d’un siècle après le temps où Lope de Rueda promenait dans les bourgs son heureuse jolie, portant dans un chariot sa troupe et ses décorations, il y avait trois cents troupes de comédiens en Espagne. Madrid en possédait plus de vingt, et l’on y comptait mille acteurs. Des villes médiocres et des bourgs même avaient leurs théâtres.

Adopté avec enthousiasme par le public, le drame eut à lutter un instant contre l’opposition de l’église ; mais, ce qui suffirait seul à prouver que M. Ticknor, comme je le remarquais tout à l’heure, a singulièrement exagéré l’influence des rois et du clergé sur les mœurs, l’inquisition, soutenue par un roi despote, assez puissante pour expulser six cent mille Moresques, parce qu’elle se faisait l’interprète d’un sentiment de patriotisme exclusif, l’inquisition ne parvint pas réprimer le penchant populaire pour le théâtre. Elle succomba honteusement dans la lutte. Des ecclésiastiques écrivirent pour la scène, des acteurs figurèrent dans les pompes sacrées, et les couvens s’ouvrirent pour des représentations théâtrales. Les saints, la Vierge et Dieu lui-même eurent leurs rôles : Il est vrai qu’en fin de compte, la religion ou plutôt le pouvoir du clergé n’y perdit rien. Quelques lignes de madame d’Aulnoy nous montreront quel était l’état du théâtre et celui de la religion en Espagne en 1679. « On jouait, dit-elle, la vie de saint Antoine (à Vittoria). J’y remarquai que le diable n’était pas autrement