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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/29

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III

Les moyens de gouverner les hommes changent perpétuellement ; ils ne manquent jamais. Le génie du gouvernement, consiste à les discerner et à les mettre en œuvre. Tant qu’une nation n’est pas éteinte, elle a des sentimens, des idées, des intérêts, auxquels elle tient avec plus ou moins de passion. Associez-vous à ces intérêts, à ces idées, à ces sentimens, vous lui gagnez le cœur et pouvez la conduire. On ne gouverne les hommes qu’en les servant ; la règle est sans exception. À toute époque, il y a un certain esprit, général qu’il faut seconder pour qu’il nous seconde à son tour. Chaque siècle, chaque pays, chaque situation a ses conditions de succès. Que diriez-vous d’un homme d’état qui, dans l’antiquité, après la guerre médique, quand Athènes était pleine d’elle-même et enivrée de l’orgueil de ses exploits, aurait entrepris d’y restaurer la monarchie au nom des plus savantes théories ? Ou bien imaginez saint Paul venant y prêcher le Dieu inconnu un siècle avant Socrate, avant les longs martyrs et les triomphes de la philosophie. Après les Tarquins, le premier des Brutus a fait ce qu’il y avait à faire en établissant la république. Du temps de César, le dernier des Brutus, s’efforçant de soutenir une république impossible, est un grand cœur auquel a manqué un grand esprit. Au IVe siècle, Constantin, sans avoir peut-être le talent de Julien, a mieux compris où était l’avenir et la force, et par là il a mérité ou du moins obtenu le nom de Grand. Le fondateur du moyen-âge, cet homme tout aussi grand qu’Alexandre et César, et que la barbarie seule de son temps diminue, l’altier Charlemagne a voulu tenir sa couronne des mains d’un pape, pour que cette couronne fût plus puissante en recevant aux yeux des peuples la consécration de celui qui leur était le vicaire de Dieu. Au XVIIIe siècle, Frédéric a suivi une tout autre politique, avec un égal succès, parce que le XVIIIe siècle était fort différent du IXe. L’histoire est là, qui témoigne d’une manière irrésistible que chaque peuple contient en soi et fournit des moyens de gouvernement à qui sait les reconnaître et les employer ; mais pour cela l’esprit le plus merveilleux, la réflexion la plus pénétrante ne suffisent point : il y faut quelque chose de plus grand, l’instinct d’abord et puis l’amour. On ne sert bien une cause qu’à la condition de l’aimer. À l’encontre des préjugés vulgaires, tous les grands hommes d’état, ceux-là même qui ont poussé le plus loin l’ambition, et même le génie de l’intrigue dans les détails, ont été sincères : s’ils ont eu une conviction profonde et un dévouement sans bornes à leur cause. Pour accomplir ses desseins, Richelieu a été condamné à de terribles conduites ; à son lit de mort, chrétien et prêtre, il ne comprit pas même la question qui lui était faite, si en ce moment