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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/266

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Abd-el-Kader cependant pouvait tenter de nouvelles incursions sur notre territoire ; il pouvait être encore un chef de maraudeurs redoutable, mais il n’était plus un chef de nation pouvant traiter de pair avec nous, comme en 1834 et 1836. L’Algérie ne lui appartenait plus ; il n’y pouvait plus rentrer, que comme en pays ennemi, en pillant et dévastant. L’insurrection ne pouvait plus compter que sur les montagnes du Djerjera, sur ce qu’on est convenu de nommer la Grande Kabylie. C’est là que s’était réfugié le dernier khalifat d’Abd-el-Kader, Ben-Salem après son expulsion de la vallée du Sebaou. Au commencement de 1844, il agitait ces populations fanatiques que le fameux Ben-Zamboun avait conduites plusieurs fois jusqu’aux portes d’Alger de 1830 à 1833, et qui depuis n’avaient pas cessé un seul jour de se ruer sur Bougie. Déjà en 1842, un marabout fanatique, Si-Zergzoud, dans le cercle de Philippeville, leur avait fait croire qu’il pouvait les rendre invisibles. Les Kabyles crédules s’étaient laissé guider par lui jusque dans notre camp, gardé, il est vrai, par un seul détachement. Ce ne fut qu’après être tous entrés dans nos retranchemens qu’ils commencèrent le feu. Heureusement une colonne qui s’éloignait revint sur ses pas au bruit du combat. Les Kabyles se firent tous tuer jusqu’au dernier, croyant être invisibles à nos coups. La même chose arriva quelque temps après dans le camp de Sidi-bel-Abbès avec les Darkouas ou indépendans d’Oran.

Lorsqu’on apprit à Paris que le maréchal Bugeaud se disposait à envahir la Grande-Kabylie pour en chasser Ben-Salem, on se figura que c’était une nouvelle conquête à entreprendre, et que le Djerjera différait beaucoup de l’Ouérenséris et du Dahra On refusa donc les crédits demandés pour cette expédition, et peu s’en fallut qu’on n’obtint le rappel de l’homme qui nous avait sauvés en Algérie, comme accusé d’incapacité et d’extravagance. Depuis le temps où un député de la convention allait au camp d’un général vainqueur pour contrôler ses plans militaires et lui signifier des ordres, le pouvoir parlementaire n’avait pas donné pareil exemple de défiance. Que les chambres eussent limité les prérogatives du gouverneur-général de l’Algérie, cela eût été juste peut être ; mais vouloir limiter l’action du général d’armée, intervenir dans les actes de son commandement, c’était compromettre son autorité auprès des soldas : c’était faire avorter d’avance tous les résultats de la guerre.

Le maréchal Bugeaud rassembla une colonne de sept mille hommes, y compris nos auxiliaires du Sebaou, sous la conduite de notre khalifat Mahiddin, et, se passant des crédits demandés, il prit la route de la Kabylie dans les premiers jours du mois de mai. Il traversa les fertiles vallées du Hamis et du Boudouan, monta le col des Beni-Aïcba, et se vit bientôt en face de Dellys, où il allait établir un poste permanent.