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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/24

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pour ne pas mettre un prix infini au moyen. De là le cri universel de l’Europe pour obtenir des constitutions, et tant de luttes ardentes pour ou contre des formes d’organisation en apparence insignifiantes, et où les nations sentent leur cause engagée.

Il semble au premier coup d’œil que les principes de la révolution française résolvent aisément le problème du meilleur gouvernement, et qu’en partant de la souveraineté nationale on arrivé de toute nécessité à la république. C’est une erreur qu’il importe de détruire. La république, librement acceptée, suppose bien le principe de la souveraineté nationale ; mais la réciproque n’est pas vraie, et le principe de la souveraineté nationale n’a pas pour conséquence unique et nécessaire la république.

Entendons-nous bien. Si par la république on désigne un gouvernement qui repose sur la volonté, l’opinion et l’utilité publique, où la chose publique est tout, et où nul pouvoir, quel qu’il soit, n’est institué que pour cet objet et dans cette fin, je suis, certes, hautement déclaré pour un tel gouvernement, et, dans ce sens, la France et l’Europe entière sont républicaines. Mais si la république n’est que l’absence d’un roi, de quelque manière que la royauté soit constituée ; si elle signifie seulement un gouvernement où le pouvoir exécutif n’a pas de chef, ou bien un chef qu’on renouvelle le plus souvent possible, je dis que c’est là une forme de gouvernement qui peut être bonne selon les pays et selon les temps, mais que la logique est loin d’imposer à tout gouvernement libre, et qu’en ce cas la souveraineté nationale n’est pas le moins du monde engagée dans la république.

En effet, de ce que nous sommes parfaitement libres de nous choisir le gouvernement que nous voulons ; nous ne restons pas moins obligés, si nous sommes des êtres raisonnables en même temps que nous sommes des êtres libres, de choisir le gouvernement qui convient le mieux à la raison. Quel que soit ce gouvernement, par cela seul que nous l’aurons librement choisi, il aura toujours ce caractère d’émaner de nous, et son autorité ne fera qu’exprimer la nôtre ; mais, suivant la diversité des circonstances, la société la plus libre peut se donner très raisonnablement les gouvernemens les plus divers. Le gouvernement d’une commune de cinq cents ames ne peut pas être celui d’un département de cinq cent mille âmes, ni d’un état de deux ou trois millions d’hommes, encore bien moins d’un empire où se presseraient en d’étroites limites trente ou quarante millions d’habitans. L’histoire d’une nation, avec ses traditions séculaires, ne peut pas non plus être négligée. Tout se tient, dans la vie d’un peuple, et les vieilles nations de l’Europe, chargées d’un long passé qui pèse sur elles du poids des siècles, ne se peuvent conduire comme les jeunes populations de l’Amérique qui ont laissé tous leurs souvenirs de l’autre côté