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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/239

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le Kabyle reste chez lui, et ne va jamais chez les autres tribus, à moins qu’il n’y soit appelé ; mais, dans ce dernier cas, il ne marchande jamais ses secours : il part et se met à la discrétion des tribus armées pour leur défense [1]. C’est une population éminemment guerrière que cette population kabyle. Aussi habiles tireurs que les Arabes sont excellens cavaliers, les montagnards africains ont plus de fermeté dans le combat et plus d’ensemble que les hommes de la plaine. En Pologne tout homme était considéré comme noble qui pouvait équiper un cheval de guerre Parmi les Kabyles, pour être admis au conseil et voter dans les assemblées (djemma), il suffit de pouvoir montrer son fusil. Dès qu’un enfant a pu se procurer un fusil, son ambition est satisfaite : il a revêtu la robe virile.

Chaque tribu kabyle se divise en autant de districts (kharouba) qu’elle occupe de vallons ou de montagnes. Chacun de ces districts élit son cheik ; ce cheik, qui est remplacé dans les six mois au moins, n’a guère qu’un pouvoir militaire ; c’est l’amine de la dechra ou village qui juge les contestations civiles, ou plutôt qui les concilie. Comme on le voit, le pouvoir politique et civil n’a pas de bases bien fixes ni bien solides parmi les Kabyles. Le pouvoir véritable, le pouvoir permanent, réside dans la commune religieuse (zaouia). Ce sont les marabouts qui jugent en dernier ressort les décisions des cheiks et les arrêts des tolba.

Entre les tribus, il existe une sorte de confédération traditionnelle qui n’a d’action que dans un cas de défense commune. C’est ainsi qu’en 1842, lorsque la colonne du général Changarnier envahit pour la première fois les retraites ignorées de l’Ouérenseris, il trouva toutes les tribus réunies par un accord tacite dans les défilés de l’Oued-Foddba pour lui en disputer le passage. Après le combat et même avant, si des propositions de paix sont faites par l’ennemi, chaque tribu et même chaque fraction de tribu rentre dans son indépendance pleine et entière. En 1844, lors de notre première incursion dans la Grande-Kabylie, le maréchal Bugeaud ayant promis l’aman aux tribus qui déposeraient les armes, on vit les cheiks de la même tribu se prononcer, les uns pour la soumission et rentrer dans leurs villages, les autres se décider à la résistance et continuer le combat. Les marabouts seuls auraient pu mettre d’accord les cheiks en dissidence ; mais ils refusèrent de se prononcer.

Il n’y a d’autre impôt en Kabylie que l’impôt de la zaouia pour l’entretien

  1. En 1844, un lieutenant d’Abd-el-Kader avait demandé refuge contre nous aux Kabyles de Djigelly. Plutôt que de nous livrer leur hôte, ils se résignèrent à une invasion de nos troupes qui les ruina ; mais en 1847, lorsque, soutenant la guerre pour leur compte, ils virent arriver chez eux les Arabes de la plaine comme auxiliaires, ils les employèrent sans hésiter, aimant mieux encore avoir affaire à des ennemis comme nous qu’à des alliés comme les Arabes.