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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/22

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tout en respectant la liberté, et sans encourager l’imprévoyance, entreprendre sérieusement la grande affaire de la charité civile. Aussi, la révolution française a-t-elle inscrit à côté du nom de la liberté celui de la fraternité. Ce nom n’a pas été prononcé en vain ; il exprime des devoirs sacrés ; l’état doit les remplir sans charlatanisme, mais avec une sensibilité éclairée et courageuse.

Je le demande, est-ce que chacun de nous n’a pas dans son humble budget un chapitre, si petit qu’il soit, pour les dépenses de charité ? Le plus pauvre, s’il est bon, fait toujours quelque charité. Celui qui est plus riche doit en faire davantage et doit avoir une épargne plus ou moins considérable réservée à l’assistance publique. Je dis même que cela se pratique dans tout état civilisé. Ne soyons pas dupes des apparences et voyons les choses telles qu’elles sont. Est-ce que le budget de l’instruction, publique et des cultes n’est pas un budget de haute charité civile ? car enfin est-ce pour protéger la liberté seule qu’on entretient de nombreux clergés et un vaste enseignement public ? Aussi lisez les économistes qui, au lieu de suivre Smith dans ses grandes conceptions, lui ont emprunté des erreurs nées des circonstances qu’il a rencontrées : ils sont presque tous systématiquement hostiles au budget de l’instruction publique et des cultes, et ils demandent qu’on réduise l’éducation et la religion à des besoins particuliers auxquels les particuliers satisfont comme ils l’entendent. La révolution française n’a pas suivi ces conseils. En proclamant le grand principe de la fraternité, elle a contracté et elle a tenu l’engagement de donner gratuitement, c’est-à-dire aux frais de tous, l’instruction élémentaire et la première de toutes les instructions, l’instruction religieuse, à quiconque serait hors d’état de les payer, car il ne faut pas que nul en France soit abaissé par la misère à la condition d’une bête. La première source de la misère et du vice est l’ignorance. Ce n’est pas moi qui dis cela, c’est Socrate, c’est Franklin ; et celui qui est notre maître à tous n’a-t-il pas dit : L’homme ne vit pas seulement de pain ? Il faut qu’on connaisse ses devoirs pour les suivre ; il faut savoir qu’il y a un Dieu pour espérer en lui ; il faut donc des écoles et des églises tout aussi bien que des hôpitaux. Assurément on ne saurait trop encourager toutes les associations particulières qui se proposent un but charitable ; mais, en attendant que ces associations aient fait leur œuvre, l’état doit faire la sienne.

On répète sans cesse qu’il est impossible de tarir les sources de la misère ; mais ce serait beaucoup de les diminuer un peu et en tout genre il importe de se proposer un grand idéal, alors même qu’on ne pourrait pas l’accomplir dans toute son étendue. Je ne rêve pas le paradis sur la terre, mais j’ai foi à la puissance des longs efforts dirigés vers un but vrai. Qu’est-ce, depuis deux mille ans, que l’histoire des sociétés humaines ? N’ont-elles pas commencé par des despotismes effroyables,