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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/219

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une commune indignation, une commune terreur en se voyant à la merci de ces masses sauvages dont chaque pas avait été marqué, sur la frontière, par un massacre de mulâtres ou de blancs. Lorsque la paie de Bâle nous eut donné l’île entière, et que ’Toussaint, se disposant à escamoter la partie espagnole comme il avait escamoté la partie française, signifia qu’il allait venir prendre possession de l’est au nom de la France, cet accord de répugnances et de craintes se manifesta plus énergiquement encore. Pour vaincre les résistances de l’agent français Roume, qui s’opposait avec beaucoup de fermeté à cette singulière interprétation du traité de Bâle, Toussaint avait dit, en montrant les noirs, ameutés sous main par lui-même « . Je puis répondre de votre vie ; mais je n’ai pas assez de pouvoir pour empêcher ce peuple de se porter sur la partie espagnole et de sacrifier à sa vengeance toute la population de race européenne ; » ce qui était fort peu rassurant pour les blancs espagnols. L’annonce de cette visite était moins rassurante encore pour la population de couleur, car Toussaint avait déjà proclamé la guerre d’extermination contre les mulâtres du sud. Une députation des paroisses alla donc supplier les deux métropoles de se concerter pour que la cession de l’est fût retardée jusqu’au moment où la France serait en mesure d’en prendre possession au lieu et place de son soi-disant délégué ; mais, avant que la réponse arrivât, Rigaud, qui tenait seul en échec Toussaint, fut abattu, et celui-ci laissant à Dessalines le soin d’achever le massacre des hommes de couleur du sud, retourna brusquement vers la partie espagnole. Le mulâtre Chanlatte et le général Kerverseau, qui servait sous ses ordres, essayèrent vainement, à la tête de cent cinquante Français et à une autre poignée de Dominicains, de barrer le passage à l’armée noire. Quant au gouverneur espagnol, il se borna à un simulacre de défense, et Toussaint resta maître de ce magnifique territoire, où son approche avait fait le désert. Tout ce qui avait pu fuir avait fui.

Ceci se passait en 1801. L’année suivante, deux frégates françaises apparurent à l’horizon de Santo-Domingo. À ce signal muet de délivrance, sans même savoir si le débarquement était possible (l’état de la mer ne le permit pas), cent cinquante créoles, groupés autour de quelques Français, s’emparèrent de l’un des forts, en massacrèrent la garnison, et forcés, faute de secours, de se jeter dans la campagne, y propagèrent le soulèvement. Au bout de vingt jours, tout l’est était soumis à sa nouvelle métropole. Après le désastre qui frappa l’armée de Leclerc, et quand notre drapeau, à peine entouré de quelques centaines de soldats, semblait plus compromettant que protecteur pour la population qu’il abritait, l’est eut seul le courage de rester français, préférant aux risques de la domination noire, et même aux garanties de sécurité matérielle que lui offrait le protectorat britannique, les dangers