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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/214

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recettes extra-officielles et y sont encore plus mal employées. Tout ce qu’il n’en réserve pas pour ses besoins personnels est dépensé en préparatifs d’extermination contre les Dominicains, notamment en achats de navires américains, souvent hors de service, qu’il surcharge d’artillerie pour les rendre plus impropres encore à la marche, et que ses matelots nègres font sauter de temps à autre corps et biens, soit par distraction, soit en forçant la soute aux poudres pour, y voler de quoi faire des fusées et des pétards. Inutile de démontrer que ces sortes d’achats, outre qu’ils sont l’occasion d’armemens ruineux, sont d’une nature trop exceptionnelle pour alimenter le courant des échanges, et constituent une perte sèche pour le trésor haïtien.

Un système où tout est combiné, d’une part pour augmenter les dépenses, d’autre part pour réduire tout à la fois et les recettes et le capital circulant intérieur, premier mobile de ces recettes, ce système n’a nécessairement pour issue qu’une émission continue d’assignats : aussi en fabrique-t-on encore sans interruption pour quinze à vingt-cinq mile gourdes par jour, et c’est ici que va se révéler dans tout son éclat le génie financier de Soulouque.

Ce qui soutient, je l’ai dit, la circulation de ce fabuleux papier-monnaie, c’est que les importateurs étrangers ont encore la bonté de le recevoir, et, s’ils consentent encore à le recevoir, c’est à la condition de l’échanger immédiatement et sur place contre des produits du sol, notamment des cafés, qui sont aujourd’hui avec l’acajou et le campèche, la seule branche de l’exportation haïtienne. Le simple bon sens conseillait donc de surexciter à tout prix la production du café, afin de neutraliser autant que possible les causes de dépréciation qu’une émission continue et illimitée fait peser sur le signe, représentatif de cette production. Soulouque a fait justement le contraire.

Pour voler, la première condition c’est d’avoir quelque chose à voler, et l’expérience socialiste du monopole ayant eu pour résultat d’anéantir, ou peu s’en faut, les recettes métalliques du trésor, en mettant en fuite l’importation étrangère qui alimente seule les recettes, Soulouque imagina de les remplacer par des ressources en nature. L’appât était d’autant plus tentant que, par une coïncidence fort rare, il arrivait justement cette année-là (1850), d’un côté, que la récolte de café était d’une abondance extraordinaire en Haïti ; d’un autre côté, que les cafés étaient fort recherchés et par suite très chers sur les marchés d’Europe. En même temps qu’il retirait la loi du monopole, le gouvernement haïtien s’adjugea donc le droit d’accaparer pour son propre compte, chez les négocians consignataires, à raison de 50 gourdes le quintal, c’est-à-dire à près de 40 pour 100 au-dessous du cours, le cinquième des cafés destinés à l’exportation. Cette perte de quarante pour cent, répartie sur les cinq cinquièmes, se traduit, pour la masse des