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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/212

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pousser sous ce rapport jusqu’au bout l’imitation de Christophe, qui, parti de la même idée, se croyait du moins intéressé à gérer les finances de l’état en bon propriétaire ; mais point. Jaloux de cumuler ici comme en tout les bénéfices des situations les plus contradictoires, Faustin Ier apporte dans l’administration de ce pays qu’il considère comme son patrimoine perpétuel l’imprévoyante avidité d’un révolutionnaire de passage.

L’état est censé fournir l’habit aux troupes, et, sous ce prétexte, Soulouque, qui s’est adjugé le rôle de fournisseur général, achète tous les jours des centaines de pièces de drap à des prix fictifs, souvent doubles et triples du prix réel, ce qui revient, à dire, pour nous servir de l’expression vulgaire, que sa majesté noire fait sauter l’anse de son propre panier. Les magasins militaires regorgent de drap, et on offre toujours du drap, toujours accepté, grace à l’appât de ce bénéfice de cent à deux cents pour cent. Il est bien entendu que, pas une aune de ce drap n’arrive à sa destination, et que le formidable empire d’Haïti continue d’offrir ce phénomène bizarre d’une armée habillée de trous. Les favoris officiels du jour ont naturellement leur part dans le pillage qui embrasse toutes les fournitures de l’état. Au commencement, Soulouque, effrayé de l’invasion de cette bande affamée d’adjudicataires qui venaient sur ses brisées, les repoussa en masse ; mais depuis il s’est laissé fléchir, se contentant de prélever un bénéfice de 30 à 40 pour 100 sur chaque affaire qu’il permet. Il a du reste plutôt gagné que perdu à ce partage, car les piquets en faveur et leurs amis sont devenus pour lui autant de courtiers dont l’inventive avidité sait dénicher des affaires d’or là où sa majesté croyait souvent avoir fait place nette. Quelques gens ont trouvé le secret de piller dans le pillage même : nous pourrions citer, par exemple, telle fourniture qui a passé par trois ou quatre mains, revendue chaque fois avec un bénéfice de 80 ou 100 pour 100, avant d’arriver dans les magasins militaires. Soulouque préleva pour sa part 60,000 francs sur cette affaire, consentie en faveur d’une dame de sa connaissance, et qui eut pour résultat de faire payer quinze à l’état ce qui ne valait que quatre. Notre consul-général trouble seul, par d’importantes demandes d’argent, cette curée, au grand scandale des négocians anglais, américains et allemands, qui en profitent et qui font chorus avec la clique anti-française pour prêcher le refus de l’indemnité. Quand on représente confidentiellement à ces messieurs qu’ils brûlent la chandelle par les deux bouts, et qu’il serait de leur intérêt bien entendu de ne pas tarir la source des profits qu’ils font sur les fournitures, ils répondent : « Ce pays-ci est à jamais perdu ; avant deux ou trois ans, il n’y restera pas une piastre. Le plus sûr est donc de le pousser à la consommation, afin de nous dédommager un peu de la ruine inévitable de nos établissemens. » Crainte