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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/196

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son opinion, un républicain de naissance, presque un montagnard. Il fallait que cette rumeur prît du corps ; c’est M. l’évêque de Chartres qui s’est attribué la tâche parfaitement ingrate de tirer de là tout un réquisitoire. Cette pièce insolite, pour ne pas dire plus, est maintenant déférée à la justice compétente du plus prochain concile. Toute critique s’arrête devant cette situation nouvelle faite au vieux prélat ; et ce n’est pas à nous de discuter les questions litigieuses qui séparent le suffragant de son métropolitain. Comment néanmoins retenir son étonnement quand on aperçoit jusqu’à quel point il est possible de se conserver en dehors de son temps pour peu qu’on habite dans de certaines régions ? Comment ne pas admirer cette intraitable candeur avec laquelle on nous engage à revenir au gouvernement des cardinaux ministres, en nous proposant même pour modèles plus accomplis le ministre saint Rémy et le ministre saint Léger ? Et avec cette ignorance obstinée du monde moderne, quelle habile connaissance de certaines de ses parties qui ne sont pas les moins civilisées ! Comme on apprécie savamment les journalistes de son bord ! comme on est au courant du journalisme en général ! ce qui n’empêche pas de donner toujours à Galilée le démenti de Josué, et d’écrire tout entouré des feuilles du jour qu’on cite à chaque page : « Dieu a dit au soleil Marche, suis la voie que je te trace, et ne t’en écarte jamais ; le soleil obéissant n’est jamais sorti d’une ligne de cette orbite lumineuse qu’il doit parcourir jusqu’à la fin des temps. »

Qu’il y ait dans tout cela quelque chose de contradictoire qui jure, et qui choque, que cette affectation d’archaïsme moral, quand on la joint à la pleine possession de tous nos modernes artifices, puisse blesser les esprits francs, c’est très possible. Mais qu’il y ait là pour personne quelque chose de plus dangereux qu’un déplaisir, que ces réminiscences et ces restaurations soient vivantes et puissent un jour commander, c’est ce qu’il ne faudrait pourtant pas croire. Les fantômes ne font d’autre mal que la peur. Il se rencontre malgré tout, et c’est là le grief qu’on doit avoir contre les fantômes, il se rencontre sur leur passage des imaginations trop vives ou trop raides qui se frappent ou se cabrent. Nous nous expliquons ainsi les dernières années qu’a traversées M. Michelet. C’était une fine et délicate nature d’historien, de romancier peut-être ; il eût duré paisiblement dans quelque maison déserte, dans quelque cellule studieuse avec des parchemins et des rêves, à la façon de ces moines du moyen-âge, qu’il aimait tant jadis. Les fantômes se sont multipliés devant la vitre de cette fenêtre ogivale, où on eût pu se le figurer naguère constamment accoudé pour regarder passer l’histoire. À vrai dire, il les appelait un peu lui-même, et depuis lors il n’a plus conversé qu’avec eux ; il s’en est effaré, il les a mal dits ; lui qui les avait eus en si grande dévotion ; les fantômes, à leur tour, se sont acharnés comme sur une victime, et de l’érudit, du charmant conteur d’autrefois, ils ont fait un polémiste au rebours de son tempérament, polémiste partout, hélas ! dans ses livres désormais comme dans sa chaire. La polémique l’a perdu ; nous ne voulons parler de M. Michelet qu’avec les égards dus à la distinction de son talent et à la sincérité de sa conscience ; mais, entre une compagnie comme le Collège de France qui se prononce sans distinction de partis ou d’opinions contre un de ses membres et le membre même qu’elle abandonne, comment douter un instant et chercher le tort où il ne saurait être ?