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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/191

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n’aient toujours à volonté des troupes sous la main. C’est ainsi qu’ils se compromettent par des pointes aventureuses et diminuent l’autorité de leur commandemens, au profond chagrin de ceux qui ne demanderaient qu’à ’obéir. Aujourd’hui, c’est M. Barrot qui s’avance ainsi hors de ses lignes ; hier, c’était Berryer qui, avait emprunté à la montagne ou à quelque société du 10 décembre l’idée d’une restitution générale des 45 centimes, et qui s’est cru quitte de son coup d’audace pour avoir ensuite retiré sa proposition. Il est d’autres exemples que l’on pourrait citer, et qui montrent d’une manière plus frappante encore que, si haut placé qu’on soit sur la scène parlementaire, on ne gagne rien à faire campagne tout seul.

Les partis en sont là par rapport à la loi du 31 mai : où en est le président de la république par rapport aux partis et à la loi ? C’est décidément chose très visible que M. le président de la république use et veut qu’on use d’une grande réserve et d’une grande discrétion dans tous les cas où il peut être parlé du droit de suffrage. Le président a jusqu’ici très soigneusement évité d’avoir un avis public sur les mérites ou les démérites du suffrage universel. En faudrait-il conclure qu’il se ménage une fin de non-recevoir contre les arrêts du suffrage restreint, et devrait-on supposer qu’il ne lui déplaît pas d’attendre l’événement, un pied en quelque façon dans le camp de la loi du 31 mai et l’autre dans celui de la constitution pure et simple de 1848 ? Nous avons, pour notre compte, un parti pris qui nous met fort à l’aise au milieu des rumeurs contradictoires entre lesquelles le pays est ainsi ballotté ; nous avons fait un ferme propos de ne chercher la pensée intime du président que dans le message du 12 novembre. Il est facile d’observer qu’en ce temps-ci, qui n’est point propre aux conspirations et aux trames secrètes, c’est volontiers sous l’enveloppe transparente des harangues officielles qu’on place son maximum d’audace. Il se débite sans doute beaucoup de bruits dans les couloirs de l’assemblée nationale et dans les salons, peut-être dans les antichambres du pouvoir exécutif. Nous ne disons pas même que tous ces bruits soient des bruits en l’air. On s’abandonne si naturellement parmi ses serviteurs, et les serviteurs, à leur tour, s’attellent si vite à la remorque de toutes les velléités qui peuvent entrer dans une tête césarienne ! Ils sont si habiles à changer les velléités en résolutions profondes et à faire honneur au génie du maître de ses moindres mouvemens d’impatience ! Nous disons seulement qu’entre telles paroles qu’on voudra, qui échappent, qui sont répétées, et ces mêmes paroles transformées solennellement en un acte irrévocable avoué de son auteur, il y a toute l’épaisseur d’une révolution préméditée, accomplie, réussie. Or, les révolutions qui réussissent, ce ne sont pas celles qu’on fait exprès. Voilà notre raison d’en demeurer toujours au message du 12 novembre et de l’accepter jusqu’à nouvel ordre pour le dernier mot des ambitions présidentielles ; la preuve en est que le message du 24 janvier s’y référait encore et s’y bornait, même en affectant de le dépasser. Ce n’est donc point tout de suite que nous verrons le président déclarer expressément qu’il a mis son avenir et sa foi dans l’application la plus radicale du suffrage universel, et le jour où viendrait cette déclaration, il aurait sans doute réfléchi d’avance à la compagnie que lui tiendraient les partis sur ce nouveau terrain.

Le plus grand piège que la gauche puisse tendre au président de la républi-