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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/188

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besoin pour vivre de s’appuyer sur ce prétendu concours de toutes les volontés, raisonnables ou non. Rien n’y fait, on s’en va bravement prendre place dans le camp même du radicalisme, comme si le terrain était propre à recevoir d’autres doctrines que celles-là. Les hommes de la gauche modérée, ceux qui tiennent à honneur d’être républicains par naissance ou par goût, sans tomber pour cela dans le socialisme, ces quelques libéraux fourvoyés se rattachent quand même au suffrage universel, parce qu’ils ne voient plus que ce signe auquel on puisse les reconnaître en leur qualité de purs républicains. Il est en effet de ces républicains que l’on confondrait aisément, avec des gens beaucoup moins avancés, tant ils ont perdu de leurs illusions en face de l’évidence, tant Ils ont dû, dans la pratique, démordre de leurs théories ; mais c’est un motif de plus à leur sens de garder toujours quelque chose du vieil homme et de réserver un coin chez eux pour leur ancienne cocarde. Oportet hoereses esse ; il faut bien se diversifier entre soi, quand on est admis à compter parmi les hommes politiques. On a son personnage ; il faut s’en acquitter ; on est classé dans le parlement sous une rubrique spéciale ; il faut rester fidèle à sa spécialité. Voilà comment, tout en votant avec les modérés contre les folies de la montagne ; on voterait pourtant le suffrage universel avec la montagne pour n’être point du parti modéré.

Le parti modéré lui-même, qui s’était trouvé si fermement uni dans toutes ses fractions lorsqu’à l’heure du péril on lui avait présenté la loi du 31 mai, le parti modéré est entamé sur ce point-là comme sur tant d’autres par de regrettables dissidences. Les légitimistes, à bout de voies pour se refaire une popularité, la cherchent dans l’appel au peuple, et les sages qu’il y a sans doute encore parmi eux n’osent plus désavouer ceux qui prêchent cette recette suprême ; ceux-là mènent tout aujourd’hui. On les traitait naguère de brouillons ou d’insensés. Le chef de l’école est mort à la peine, mort sans autre succès que d’avoir enfanté M. de Larochejacquelein pour faire pièce à M. Berryer. À eux deux, M. de Genoude et M. de Larochejacquelein n’avaient remporté d’autre triomphe que de jeter çà et là dans les provinces de petites gazettes à l’imitation de la grande, et de pauvres cercles qui auraient voulu ressembler à des clubs, parce qu’on les baptisait au nom du droit national. Le droit national, c’était l’euphémisme discrédité sous lequel circulait cette fameuse chimère d’un état à deux têtes un roi qui avait le droit de tout vouloir, ce qui n’empêchait pas que le peuple eût le droit de tout consentir. On se souvient de la fameuse devise : Lex fit consensu populi et constitutione regis ; nous n’avions plus qu’à revenir aux Mérovingiens. Qui n’eût cru cette rêverie éteinte avec le cerveau qu’elle avait dominé par l’obsession maladive d’une idée fixe ? Le droit national n’avait-il pas même été récemment condamné à Wiesbaden dans la personne de M. de Larochejacquelein ? On crie maintenant à tous les échos que la lettre de Venise l’a réhabilité, et il n’est pas un membre du parti légitimiste qui ne se pique désormais d’en référer au suffrage universel comme à son plus infaillible recours. Le spectacle est singulier pour tout ce qui reste en Europe de hauts tories et de vrais monarchistes ; il n’est pas de nature à donner une idée bien avantageuse de sérieux et de la consistance des intérêts politiques qui sont, chez nous, aux prises. Le parti légitimiste armé de ses traditions et de ses influences était un parti respectable qu’il fallait honorer, même en récusant ses prétentions ; le parti légitimiste combattant de biais ou de front la