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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/183

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espèce de bohème vivant au jour le jour, cherchant au fond des brocs l’oubli complet de la vie réelle. Il suffit de feuilleter-la biographie d’Hoffmann écrite par Hilztig pour savoir qu’Hoffmann n’était pas un bohême. Si, pendant l’occupation française, il a eu de cruelles épreuves à traverser, la plus grande partie de sa vie s’est écoulée dans l’aisance, au milieu d’un travail régulier. Si la musique, le dessin, la poésie, lui ont donné ses heures les plus douces, il a dû à ses connaissances comme jurisconsulte plus d’un emploi lucratif. Il est mort il y a vingt-neuf ans, remplissant dans la magistrature de Berlin des fonctions très élevées. Mais passons sur ce prologue. Hoffmann raconte ses amours à ses camarades de cabaret, et c’est ce récit que MM. Barbier et Carié ont essayé de mettre en action. Nous voyons passer devant nos yeux la belle Olimpia, qui n’est qu’une poupée, un automate ; Antonia, fille du conseiller Krespel ; et enfin Giulietta ; cantatrice florentine. Pour démontrer le néant de l’amour, les auteurs n’ont pas hésité à dénaturer les personnages dont ils empruntaient les noms. Pour le développement de leur thèse, ils avaient besoin de prouver qu’il n’y a pas au monde une femme capable d’une affection sérieuse. Aussi entre Olimpia, qui n’est qu’une poupée, et Giulietta, qui perd l’ame de son amant pour satisfaire un caprice, ils ont placé Antonia, qui sacrifie au désir d’être applaudie le bonheur de l’homme qui la chérit par-dessus tout. Je ne reprocherai pas à MM. Barbier et Carré d’avoir transformé maladroitement la Nuit de la Saint-Sylvestre, dont l’idée première appartient à Chamisso, et qu’Hoffmann avait su rajeunir. Je ne leur demande pas ce qu’ils ont fait d’Olimpia, mais je ne puis leur pardonner d’avoir dénaturé, d’avoir calomnié Antonia L’égoïsme et la vanité ne sont jamais entrés dans le cœur de cette charmante fille. Quand elle sait que les médecins l’ont condamnée à mourir ou à ne plus chanter, elle renonce sans regret à son art chéri pour assurer le bonheur de son amant ; elle ne laisse pas échapper un murmure. Chaque fois que le conseiller Krespel promène son archet sur le violon d’Amati, elle croit entendre sa voix et dit à son père : « .J’ai bien chanté. » Vouloir faire d’Antonia le type de l’égoïsme et de la vanité est à mes yeux une idée parfaitement absurde. À quoi bon emprunter à Hoffmann un de ses plus charmans personnages, si vous ne respectez pas le caractère qu’il lui a donné ? Si Antonia, pendant le sommeil de Krespel, malgré l’arrêt des médecins qui l’ont condamnée, chante encore une fois et meurt en chantant, ce n’est pas pour recueillir les applaudissemens du théâtre, mais pour contenter son amant qui a écrit pour elle une mélodie que nulle voit au monde ne peut rendre comme la sienne : elle meurt victime de son dévouement, et vous l’accusez d’égoïsme et de vanité ! C’est de votre part une fantaisie insensée, et la thèse que vous avez choisie ne saurait vous servir d’excuse. Si vous aviez besoin d’une femme sans cœur, vous pouviez facilement la trouver dans la nombreuse galerie qu’Hoffmann nous a laissée ; mais il fallait conserver à Antonia son angélique pureté.

La première partie de ce drame fantastique, l’automate, offre peu d’intérêt la seconde, Antonia, réussirait peut-être à nous émouvoir, si elle ne blessait tous nos souvenirs. Quant à la troisième, le reflet perdu, grace à la mise en scène, elle épouvante comme un conte de revenant. Dans cette troisième partie,